Pourquoi tout compliquer ?

Rodelinda, regina de Longobardi - Caen

Par Jean-Marcel Humbert | ven 09 Novembre 2018 | Imprimer

Rodelinda, c’est tout simple. Une reine déchue après le bannissement de son époux présumé mort, reste seule avec son enfant. Un tyran veut récupérer le trône et la femme, aidé par un séide un peu louche. La sœur de l’ancien roi est amoureuse du nouveau. Et l’ancien roi, toujours vivant, revient avec l’aide d’un de ses conseillers, pour juger de  la fidélité de sa femme, écartelée entre son amour pour son mari et la peur de perdre son enfant menacé par le tyran.

La nouvelle production de Jean Bellorini se distingue en mettant en scène ce fils, rôle muet mais relativement présent. Pourquoi pas ? Mais quand tout cela devient le rêve d’un enfant qui a perdu son père, ce sont bien des complications inutiles qui, si l’on s’y attache, viennent brouiller la perception du spectacle. Ainsi, les passages d’un train miniature à l’avant-scène et les marionnettes qui sont manipulées au gré de l’action par tel ou tel protagoniste pour évoquer des jeux d’enfant ne suscitent guère d’intérêt du fait qu’ils restent bien énigmatiques .


© Photo Simon Gosselin

Les décors de Jean Bellorini et Véronique Chazal sont faits de passages de trains ou de métros rêvés, dont les wagons constituent autant de lieux scéniques. L’ensemble est plutôt esthétique, avec ses grandes grilles de prisons fort bien éclairées par Luc Muscillo, sans que l’on comprenne trop l’intérêt d’une machine aussi compliquée, si ce n’est de rendre fluide le passage d’un lieu à un autre. Mais la technique ne suit pas toujours, et l’entrée de Rodelinda, notamment, a été ce soir plutôt chaotique. En revanche, les beaux costumes de Macha Makeïeff ont pour eux leur simplicité, qui tranche sur les lourds oripeaux que l’on est souvent habitué de voir dans cette œuvre.

Fluide aussi est la direction d’Emmanuelle Haïm, au risque de lasser par manque de rebonds dramatiques, et par sa préférence marquée pour les instrumentistes souvent aux dépens des voix. Malgré les excellents musiciens du Concert d’Astrée, nous lui préférons Nicolaus Harnoncourt, et surtout Alan Curtis (Il Complesso Barocco), peut-être moins orthodoxe, mais oh combien plus théâtral. Il n’en reste pas moins que la salle a fait un excellent accueil à cette production, tant par sa qualité d’écoute que par ses applaudissements chaleureux au rideau final.

Il faut dire que le plateau brille par son équilibre et son excellente cohésion, sans qu’aucun des interprètes ne tire la couverture à lui, même si beaucoup d’entre eux ont déjà entamé une belle carrière internationale. Le jeu scénique, très théâtral, est parfaitement assimilé par l’ensemble de la troupe, ce qui n’empêche pas que chacun puisse y développer ses qualités personnelles. Bernard Schreuders a déjà écrit dans son compte rendu d’une récente représentation à Lille le 4 octobre dernier tout le bien que l’on pouvait penser des chanteurs, et notamment de Jeanine De Bique dans le rôle titre. Nous l’avons trouvée ce soir un peu moins expressive que lors des premières représentations à Lille, avec une voix un peu plus métallique dans les aigus. Mais reprendre un tel rôle, qu’elle caractérise merveilleusement, lors de tournées coupées de longues interruptions, n’est jamais chose facile. Tim Mead en Bertarido a gardé sa vocalisation et son phrasé parfaits, d’une voix sans aucune baisse de tonus qui suscite constamment l’émotion, notamment dans le fameux « Io t’abbraccio ». Et certainement a-t-il encore gagné en humanité. Benjamin Hulett (Grimoaldo) devrait plus alléger de manière à vocaliser mieux, mais il se tire globalement bien de son rôle de « méchant » qui constitue un piège permanent entre son écriture et la tessiture de ténor de l’interprète. On ne présente plus Jakub Józef Orliński, contre-ténor à la souplesse tant vocale que physique, dont on sait que les prouesses lyriques rejoignent celles du hip-hop. Sa belle caractérisation d’Unulfo, fouillée mais sans excès, a également enthousiasmé le public. Andrea Mastroni met de son côté sa basse profonde et ses qualités d’acteur au service de Garibaldo, dont il fait un être à la fois multiple et ambigu, bien en accord avec la duplicité du personnage. Enfin, Lidia Vinyes Curtis, qui remplace Avery Amereau, souffrante, tire son épingle du jeu grâce à une voix sonore et bien posée, égale sur toute la tessiture, et à une caractérisation affirmée de la torturée Eduige.

Une récente représentation a été captée à Lille (voir compte rendu), à voir et revoir sur Culturebox et/ou Youtube.

 

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