Peter Eötvös en ciné-concert

Sleepless - Berlin (Staatsoper)

Par Yannick Boussaert | dim 05 Décembre 2021 | Imprimer

Sleepless, le nouvel opus de Peter Eötvös en création au Staatsoper de Berlin en cette fin d’année, adapte une œuvre de Jon Fosse, Trilogie, qui narre le parcours de survie d’un jeune couple à peine sorti de l’adolescence, Alida et Asle, dans une Norvège rurale, engoncée dans ses valeurs morales. Elle est enceinte, ils ne sont pas mariés. Chassés de leur logement de fortune, rejetée par la mère d’Alida, et déjà parias à peine arrivés dans le village de pêcheurs de Bjogvin… la situation ne laisse d’autre recours que la violence à Asle, petite frappe malgré lui et qui finira rattrapé par la potence quand les pêcheurs comprendront qu’il laisse un sillage de cadavre sur son chemin.

Cette histoire banale de prime abord, tragique dès que l’on commence à compter les morts, aurait pu s’illustrer dans une musique forte et audacieuse. Etrangement, Peter Eötvös, fait le choix d’une composition au minimalisme tout à fait nordique : l’orchestre installe des ambiances aquatiques, les percussions viennent rythmer la scansion des événements, quelques flûtes ou un violon solo accompagnent les chanteurs dans leurs rares ariosos. Le tout est plaisant grâce à une belle écriture vocale, un rien répétitif. On s’étonne finalement de ce manque d’ambition qui renvoie l’œuvre dans les séries B à coté des modèles auxquels on pense fatalement de par les sujets du livret : Janáček pour l’ordre moral qui enferme les femmes, Britten et son Peter Grimes. Série B en effet, car bien souvent, on a plus l’impression d’assister à un ciné-concert qu’à une représentation de théâtre lyrique.


© Gianmarco Bresadola

Cette impression est encore renforcée par le dispositif scénique qui joue en permanence sur les effets de travelling induit par une tournette. Le décor est assez impressionnant et audacieux : un poisson géant, découpé sur la tranche comme pour en lever les filets, permet de créer et les espaces extérieurs (les quais, la ville natale) et les lieux intérieurs : le bar, la maison de la sage-femme, le studio de la mère d’Alida. Grâce à lui, Kornél Mundruczó réussit à dépasser la simple illustration de l’histoire et à lui donner une dimension tout aussi poétique qu’inquiétante. A bien des reprises, le spectateur se retrouve à l’intérieur de ce monstre des profondeurs, dans les entrailles où le mal naît, conduisant Asle à ses exactions et Alida à dormir pour ne pas voir ou oublier. Elle dort, lui est sleepless (insomniaque) jusque dans la mort où le souvenir de son personnage continue à s’adresser à son amoureuse dans un dernière scène toute symbolique.

Cette réalisation de bonne facture se double d’une excellente performance scénique. Peter Eötvös dirige avec rigueur et rondeur une Staatskapelle de Berlin excellente à tout niveau. Les deux sextets – masculin pour les pêcheurs ; féminin pour les voix qui s’adressent à Alida – sont irréprochables. Les puissances des premiers contrastent avec la douceur et les aigus cristallins des secondes. De nombreux petits rôles traversent ce drame en moins de deux heures. Qu’importe, le métier et le timbre rauque d’Hanna Schwarz font mouche tout de suite dans sa courte scène où la veille dame qu’elle incarne finit étouffée dans le frigo. Il en va de même pour Arttu Kataja, Asleik plein de morgue ou encore Sarah Defrise dont les suraigus et staccati rendent crédible le personnage de la prostituée fantasque. Katharina Kammerloher se coule avec aisance dans la voix et les traits de la mère alcoolique puis de la sage-femme pleine de compassion. Tomas Tomasson incarne un homme en noir autoritaire. Linard Vrielink (Alse) transcende un instrument à la puissance et à la projection limitée grâce à une technique solide. L’aisance vocale est certaine cependant et son souffle lui permet de tenir les notes les plus exposées. Sa présence scénique bluffante appuie même son incarnation : on croit avec effroi à cette petite frappe aussi douce que capable des pires crimes. La soprano norvégienne Victoria Randem, à l’inverse, déploie un chant charnu, ample et sonore. Son art des couleurs et une diction anglaise irréprochable lui font porter le texte du livret comme aucun autre interprète du plateau, permettant de suivre les évolutions du personnage pivot d’Alida. Jan Martiník (l’aubergiste), Roman Trekel (le passeur) et Siyabonga Maqungo (le bijoutier) complètent cette distribution investie, dont une partie fera le voyage en mars au Grand Théâtre de Genève, co-commanditaire de ce nouvel opus.


© Gianmarco Bresadola

 

 

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