Un concours de chant lyrique, quelle que soit sa position sur l’échiquier mondial, est toujours riche d’enseignements. A fortiori, le Belvedere. Surnommée le « Wall street des voix », la compétition fondée en 1982 par le directeur de la Wiener Kammeroper Hans Gabor, constitue un observatoire privilégié des tendances et talents appelés à façonner le paysage vocal international.
Premier constat : l’inégalité géographique qui interroge sur la vitalité musicale de certains pays. Parmi les neuf finalistes, quatre Etats-uniens, deux Sud-coréens, plus d’Africains quand il n’y a pas si longtemps ils étaient majoritaires, et une seule européenne : Annija Kristiana Adamsone, soprano lettone dont la nationalité n’est peut-être pas étrangère à la sélection, tout comme elle a pu influencer le prix d’un public possiblement chauvin. Charmante, sa valse de Juliette chantée dans un français peu intelligible, flirte parfois avec la justesse et dans la cadence finale s’aventure sur des cimes audacieuses qu’il aurait été stylistiquement sage de ne pas escalader.
Ce qui nous amène – deuxième constat – à nous interroger sur l’accompagnement dont bénéficient – ou non – ces jeunes chanteurs. Nombreux sont les candidats dont l’air présenté en finale ne nous a pas paru être le plus à même de mettre les qualités en valeur. Ainsi Eva Rae Martinez, soprano américaine de 25 ans, dont la voix, malgré sa jeunesse, apparaît déjà trop étoffée pour Susanna. L’esprit est là, porté par une présence, la ligne est tracée d’un trait souple et continu mais la fraîcheur, la vivacité attendues dans « Deh vieni non tardar » font défaut. Ainsi Elizabeth Hanje, également soprano et américaine, égarée dans « Addio senza rancor », telle une reine dans une mansarde. Trop d’ampleur, trop de densité, trop de vibrato pour un personnage – Mimi – qui réclame davantage de fragilité et de simplicité. Ainsi Demetrious Sampson JR, ténor américain incapable d’offrir à Rodolfo le minimum requis par « Che gelida manina » : la plastique du timbre, la maîtrise du passagio, la gestion du souffle et de la lumière indispensable à l’éclosion du jeune poète. À leur décharge, cet air final est imposé par le jury et dépend du matériel orchestral à disposition.
© Pauls Zvirbulis
Troisième constat : le défaut de caractérisation. Les trois premiers prix – les barytons-basses Sungmin Park et Son Jin Kim, la soprano iranienne Forooz Razavi –, ont pour points communs, une conduite naturelle du chant, une indéniable maîtrise technique, une égalité des registres et une absence d’expression. Le premier, vainqueur de la compétition, est encore trop jeune – 26 ans ! – pour donner à éprouver les affres de Filippo II errant dans les corridors sombres de l’Escurial. L’air est de ceux dont l’interprétation ne s’épanouit qu’avec le temps et la maturité. Le deuxième possède une projection à décorner les bœufs dont il aurait pu faire meilleur usage pour que la « calomnia » éclate comme il se doit – non que le « colpo di cannone » ne soit pas assourdissant mais il aurait fallu une graduation sonore mieux dosée pour que l’effet soit complet. La dernière, enfin, déroule le fil de La Romance à la lune sans la moindre recherche de couleurs et d’intentions.
Cette pauvreté interprétative tient en grande partie à un déficit de nuances. Tous les candidats chantent bien, d’une voix de qualité supérieure pour la plupart, mais dans une palette dynamique trop restreinte, entre mezzo-forte et forte. En cause peut-être la direction de Mārtiņš Ozoliņš, très énergique – comme dans Peer Gynt à Riga la veille. C’est le moment de citer le nom de la soprano arménienne Arpi Sinanyan dont « Tacea la notte » tissé dans un velours au chatoiement enivrant voudrait plus de science belcantiste – des sons filés, enflés, diminués, trillés. A 23 ans, il est heureusement temps encore… À l’inverse, seule exception confirmant la règle, Leah Bedenko – mezzo-soprano américaine de 28 ans – pèche par un excès de tempérament. Notes trop appuyées, teintes assombries, duretés desservent « Una voce poco fà ». Rosine est une jeune fille déterminée, non une virago.
Finalement, l’histoire se répète : cette année comme les deux précédentes, le jury, constitué de directeurs de casting et de maisons d’opéra, a placé sur la première marche du podium un baryton-basse sud -coréen. Signe de la vitalité d’une école de chant remarquable, assurément. Reste que l’art lyrique se nourrit aussi d’accents singuliers et de personnalités divergentes, quand l’uniformité, même portée à un haut degré d’excellence, finit souvent par engendrer l’ennui.
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