Anne-Catherine Gillet, le fil de soie à la patte

Roméo et Juliette - Tours

Par Christophe Rizoud | mar 29 Janvier 2013 | Imprimer
 
« Juliette m'a mis à la patte le fameux fil de soie dont elle voulait captiver Roméo » écrivait Charles Gounod en 1865 alors qu'il composait ce qui deviendra son ouvrage scénique le plus célèbre après Faust. A Tours, dans une nouvelle coproduction signée Paul-Emile Fourny, c'est Anne-Catherine Gillet qui nous prend dans les filets d'une voix qui n'aime rien tant que ces rôles de jeunes filles, fraîches comme des boutons de roses (celles que l'on respire avant d'effeuiller). De fait, on retrouve chez cette Juliette les qualités qui nous avaient déjà séduit en Micaëla ou en Sophie. La prononciation limpide du français en est une des composantes essentielles. Mais pas seulement. Il y a dans l'art d'Anne-Catherine Gillet un naturel qui donne à ces héroïnes un peu falotes une vérité proche de la révélation. Toute esbroufe en est absente. Ceux qui réduisent le rôle de Juliette à sa seule valse en seront pour leurs frais. Sans que la virtuosité soit en cause, Anne-Catherine Gillet ne fait pas de l'ariette du premier acte un numéro, mais l'intègre dans sa composition avec une simplicité confondante. N'est-ce pas toujours ainsi qu'il faudrait procéder ? De même, il n'y a rien de capiteux ou d'enivrant dans ce soprano clair comme une eau de source. L'écouter, c'est boire un élixir de jouvence. Que lui manque-t-il alors pour se poser en référence ?
D'abord, un Romeo qui lui corresponde mieux. Florian Laconi possède lui aussi une diction irréprochable et une quinte aiguë à décorner les bœufs. Mais le personnage bravache qu'il compose d'une voix franche aux intonations souvent approximatives pourra par comparaison sembler manquer de subtilité. A lui, l'éclat aveuglant du « Ah, lève-toi soleil » ou l'héroïsme du final du 3e acte, plus que la sensualité suffocante des quatre duos qui font de l'opéra de Gounod un long chant d'amour.
Beaucoup plus contrariant, cette Juliette de porcelaine est ici entravée dans son évidence par des costumes d'une laideur rare et une perruque rousse qui lui donnent l'air fané d'Elisabeth 1ère d'Angleterre. Quel gâchis quand on a la chance de disposer d'une artiste dont le physique - autant que la voix - est celui du personnage. Roméo, transformé en épigone de Luis Mariano dans Le Prince de Madrid n'est pas beaucoup mieux loti. Plus généralement, c'est toute la mise en scène qui plombe le spectacle. Le choix d'un cervidé comme fil rouge au long des différents tableaux est une référence, parait-il, à la figure paternelle de Capulet. « Bravo pour le cerf ! » hurle ironiquement un jeune spectateur au moment des saluts. Sans doute fallait-il un tel leitmotiv pour donner un semblant de cohérence à un propos dont l'indigence culmine au 4e acte avec un cortège nuptial en forme de moonwalk.
 
On retrouve autour des deux amants, une équipe d'artistes familiers de l'Opéra de Tours et garants d’une qualité maison : Christophe Berry, Tybalt de belle prestance qui chantait Le Duc de Mantoue dans Rigoletto en début de saison ; Ronan Nedelec, Mercutio avant d'être Stefano le mois prochain dans Un Ballo in Maschera ; Jérôme Varnier, grand prêcheur devant l'éternel, hiératique frère Laurent après avoir interprété Palémon dans Thais en octobre 2011. Citons aussi Marcel Vanaud en Capulet, Doris Lamprecht qui compose une Gertrude de caractère, et Marie Lenormand, dont le Stephano s'impose avec autant de certitude que la Juliette d'Anne-Catherine Gillet (mais le rôle se limite peu ou prou à « Que fais-tu blanche tourterelle »),
 
Comme dans Faust il y a trois ans, le ballet a été supprimé. Pas de danseurs donc mais des chœurs, souvent sollicités, qui chantent d’une seule et belle voix et, comme dans Faust toujours, on apprécie une direction d’orchestre qui restitue à la partition son élégance sans l'affadir. Le placement judicieux des percussions dans une loge latérale en atténue ce qu'elle peut avoir de pompier (au premier acte notamment). Jean-Yves Ossonce évite tout excès de sentimentalisme et s'astreint à une juste distribution des affects. Ainsi maitrisée, l'émotion se libère, comme prévu par Gounod, dans l'ultime phrase orchestrale, point final d'une représentation dont la Juliette nous a mis à la patte le fameux fil de soie.
 
 

 

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