Anne-Catherine Gillet mène le Bal

Un ballo in maschera - Orange

Par Fabrice Malkani | mar 06 Août 2013 | Imprimer
 
Saluons d’abord la décision du directeur des Chorégies d’Orange, Raymond Duffaut, de rendre hommage à Verdi pour cette année de bicentenaire, après celui rendu à Wagner avec Le Vaisseau fantôme le 12 juillet dernier, en portant sur la scène une œuvre moins connue du grand public, moins souvent représentée et pourtant d’une grande force dramatique et musicale. Belle histoire d’amour impossible entre la figure du souverain et celle de l’épouse de son plus fidèle ami et collaborateur, Un ballo in maschera relègue au second plan la dimension politique de la conspiration qui, dans l’épisode historique à l’origine du livret, aboutit à l’assassinat du roi de Suède Gustave III en 1792. Devenu Riccardo, comte de Warwick, lors de la création à Rome en 1859, après l’impossibilité de donner l’œuvre dans sa version initiale à Naples, le souverain retrouve son nom et son titre de roi de Suède lors de la création de l’opéra à Copenhague en 1935.
C’est cette version, dite de Stockholm (en raison du lieu de l’intrigue), qui est donnée à Orange cette année, dans un climat très sombre. Décor minimaliste, atmosphère lugubre, éclairages parcimonieux, tout concourt à faire de ce Bal masqué l’inéluctable cheminement du roi Gustave III vers la mort, préfigurée sur scène dès le Prélude.
Quelques bancs tendus de velours bleu ponctuent les mouvements des personnages en costume noir, tandis que les accessoires se résument tout d’abord à la maquette inachevée de ce qui pourrait être une salle de bal, dont le rideau de scène imite celui qui est reproduit au sol, sur l’immense scène du théâtre antique. Cette peinture est en fait la reproduction du rideau du premier Opéra royal de Suède, et la maquette celle de l’Opéra souhaité par le roi historique. Rêves piétinés ? Désirs inassouvis ? Tel un enfant le roi s’émerveille, et affirme son isolement en s’aventurant sur le praticable entourant l’orchestre, qu’il parcourt entièrement durant son air « La rivedra nell’ estasi ». Procédé qui le rend plus proche du public tout en l’éloignant de ses fonctions royales. Une sphère constellée de signes zodiacaux et ésotériques accompagne la scène de la sorcière, de maigres projections celle de « l’horrible plaine » et un cheval de bois à bascule rappellera la présence de l’enfant d’Amelia. Cette sobriété fait d’autant plus ressortir l’explosion de couleurs accompagnant le bal, la beauté des costumes, les effets vidéo en habiles trompe-l’oeil et le contraste entre tout cet apparat et l’aspect figé des danseurs, à l’image de leurs masques. Beauté froide d’une mort annoncée, vision distanciée des effets de la mascarade.
 
Comme pour se mettre à l’unisson d’une telle vision, le ciel pourtant réputé clément ce soir laisse tomber une pluie qui par deux fois interrompt le spectacle. Si la première interruption – au début de la deuxième scène* – ne dure guère (les musiciens partis précipitamment protéger leurs instruments reprennent bientôt leur place, la scène est épongée et essuyée avec célérité, Ramón Vargas reprend vaillamment à « Amici miei… Soldati… »), la seconde, qui interrompt l’arrivée de Renato – ou plutôt Anckarström – après le duo d’amour de l’acte II, laisse la foule des spectateurs assez longtemps dans l’expectative, avant que finalement le chef puisse annoncer au public la reprise « au chiffre 26 ». Du coup (et contrairement à ce que les téléspectateurs ont pu voir), la fin de l’acte II et le début de l’acte III sont enchaînés, et, malgré une troisième menace de pluie (donnant lieu à un ballet de chiffons que se lancent les instrumentistes), le spectacle est donné jusqu’à son terme. Chapeau à l’orchestre, au chef, aux chanteurs, et au personnel qui, nombreux, a asséché en un temps record la scène et le praticable !
En accord avec le parti pris du metteur en scène Jean-Claude Auvray, le tempo adopté semble assez lent et n’évite pas quelques lourdeurs pendant le Prélude. Cette impression de pesanteur s’accompagne d’une acidité des vents que le thème flatteur des cordes ne compense qu’en partie. Mais progressivement la musique se fait plus fluide, la direction d’Alain Altinoglu convainc parfaitement. Les solos de cor anglais et de violoncelle sont superbes, la flûte, la clarinette et le hautbois sont de toute beauté, tandis que les chœurs font excellente impression. Ramón Vargas possède une très belle voix de ténor, aux inflexions subtiles servies par une remarquable expressivité. Toutefois, elle est parfois presque couverte par l’orchestre dans la configuration particulière du théâtre d’Orange qui ne dispose pas de fosse. Cela ne l’empêche pas d’émouvoir, davantage que la soprano Kristin Lewis dans le rôle d’Amelia, qui, à l’inverse, est parfaitement audible à tout moment mais dont la voix au large vibrato manque souvent de nuances et n’est pas toujours d’une parfaite justesse. Le baryton Lucio Gallo campe un Renato (Anckerström) bien fatigué, dont la voix défaille parfois. Ulrica, la Devineresse, qu’incarne la mezzo-soprano Sylvie Brunet-Grupposo, offre une bonne prestation, avec la présence scénique que requiert le rôle. Remarquables dans des emplois où ils sont moins sollicités (quoique le quatuor de la fin de l’acte II les mette en vedettes), les deux basses Nicolas Courjal et Jean Teitgen donnent une interprétation magistrale des conspirateurs Samuel et Tom, qui sont ici les comtes Ribbing et Horn. Le sommet de la qualité vocale et scénique est atteint ce soir – et ce n’est pas l’un des moindres paradoxes de ce spectacle placé sous le signe de la mort – par le page Oscar, incarné de manière éblouissante par la soprano Anne-Catherine Gillet, dont l’émission précise, la technique infaillible, la clarté de la voix, l’art de la projection font merveille. Grâce à elle, et grâce aux chœurs en tous points dignes d’éloges, cette représentation prend vie, revêt une dimension humaine, nous parle enfin.
* Habilement escamotée par France 2, qui, grâce au décalage temporel de la retransmission, a pu diffuser au début l’enregistrement du samedi précédent, avant un raccord (visible) avec la reprise de ce mardi soir – et ce sans le signaler, alors que le troisième acte diffusé à la télévision a bien été annoncé comme celui qui avait été précédemment enregistré.
 
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