Comédie française

Fortunio - Paris (Favart)

Par Antoine Brunetto | jeu 10 Décembre 2009 | Imprimer
Fortunio, intitulé « comédie lyrique », peut dérouter et prêter à une certaine confusion. Œuvre d’un musicien connu surtout pour sa production « légère », de Véronique à Coup de Roulis, basée sur un livret qui pourrait servir de base à du théâtre de boulevard, cet opéra n’est pourtant en aucun cas une farce.
 
Certes, il y a bien des amants, une armoire, un vieux mari cocu… Fortunio, jeune homme timide et tourmenté, est emmené contre son gré à la ville par son oncle pour entrer comme clerc à l’étude de Maître André, notaire de son état. Pourtant à la vue de la jeune femme de ce dernier, la belle Jacqueline, le jeune garçon oublie bien vite ses réticences ! Mais la place est déjà prise auprès de l’épouse délaissée, par le fringant capitaine Clavaroche. Ce dernier voit d’ailleurs en Fortunio un bêta qui lui servira de bouc émissaire pour détourner les soupçons ; il sera le « chandelier » qui attirera les foudres du mari jaloux. Finalement, rien ne se déroulera comme prévu, la coquette Jacqueline sera émue et séduite par l’ingénuité et la passion de Fortunio… et celui qui portera la chandelle n’est pas celui que l’on croit ! Tout cela aurait pu être l’occasion de trépignements et autres portes qui claquent, mais au contraire, on est frappé par l’absence de tout effet vulgaire, malgré quelques passages suggestifs, et par la tonalité doucement mélancolique de l’opéra, vraisemblablement influencée par le spleen du rôle titre : le jeune homme se décrit d’ailleurs à son cousin Landry, comme « très tendre et très farouche ». Nulle place également pour le tragique dans cet univers, Clavaroche propose d’écharper le mari encombrant sur le même ton de badinage qu’il utilise pour séduire Jacqueline… « Ce n’est qu’un jeu d’enfants » ! Cette légèreté est simplement bousculée de temps en temps par les élans passionnés du héros (on pourra citer la chanson d’amour que soupire Fortunio à sa belle au troisième acte « si vous croyez que je vais dire » ou le duo du quatrième acte). La musique piquante et fluide de Messager est d’ailleurs parfaitement défendue par la direction délicate de Louis Langrée. On regrettera d’autant plus que les cuivres, régulièrement sollicités, soient loin d’être irréprochables.
 
La forme, souvent proche d’une conversation en musique, rend cruciale la clarté de la diction. L’équipe réunie ce soir est à ce titre exemplaire : les surtitres s’avèrent parfaitement inutiles. Il est vrai que la distribution est exclusivement francophone, à l’exception notable du rôle titre, interprété par Joseph Kaiser, qui se tire à merveille de ce difficile exercice : il faut vraiment tendre l’oreille pour noter un léger accent. Ce n’est pas la seule qualité du ténor canadien ; il campe avec naturel un Fortunio promenant avec maladresse son mal-être. La voix, parfois entachée d’un léger vibratello dans le medium, est d’une grande clarté et se fait éclatante dans ses déclarations enflammées à Jacqueline (mais presque trop virile pour le timide jeune homme !). Les barytons sont également à la fête ! Le rival bravache – le capitaine Clavaroche – de Jean-Sébastien Bou est parfait de suffisance et de ridicule ; vocalement il assume sans difficulté ce rôle créé par Hector Dufranne, premier Golaud du Pelléas et Mélisande de Debussy. Le rôle de Landry paraît un peu étriqué pour Jean-François Lapointe ; l’on en viendrait presque à reprocher au chanteur un excès de prestance et d’éclat vocal pour un simple clerc… Les rôles secondaires sont superbement tenus, à commencer par l’élégant Lieutenant d’Azincourt de Philippe Talbot et le puissant et bien chantant Clerc Guillaume d’Eric Martin-Bonnet. La composition de vieux barbon de Jean-Marie Frémeau – Maître André – est, quant à elle, savoureuse, mais vocalement, une certaine usure est perceptible. Surtout, l’interprète a une fâcheuse tendance à forcer le volume au détriment de la ligne. Reste la Jacqueline de Virginie Pochon, styliste irréprochable… On pourrait pourtant rêver voix plus moelleuse et immédiatement séduisante de timbre. Le personnage manque également un peu de volupté pour une jeune femme sensée faire chavirer les cœurs. Il faut dire qu’elle n’est guère aidée par les costumes de Christian Lacroix : en manteau strict, en chemise de nuit, en robe de chambre à fleur ou en robe début du siècle d’une couleur orangée incertaine, sa féminité naturelle est rarement magnifiée…
 
L’autre événement de la production était la mise en scène et les décors marqués du sceau « Comédie Française ». Les décors imaginés par Eric Ruf sont élégants dans le premier tableau : quelques arbres dénudés, une coursive en bois et une jolie atmosphère enneigée. Les scènes d’intérieur sont, elles, plus ordinaires… Mais ces décors ont pour principal défaut d’imposer des tombés de rideaux interminables entre chaque acte. La mise en scène de Denis Podalydès est fouillée au niveau des jeux d’acteurs, mais, à cause sans doute d’une attente trop grande, l’enthousiasme n’est pas totalement au rendez-vous : au final le résultat est relativement traditionnel, et manque un peu d’esprit… Que ces quelques réserves ne vous dissuadent surtout pas de découvrir (ou de réécouter) cette œuvre d’un charme délicat mais prenant dans les lieux mêmes de sa création.
 
 

 

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