Dans les coulisses de l’histoire

Adriana Lecouvreur - Nice

Par Jean-Claude Hulot | sam 22 Mars 2014 | Imprimer
 
Bonne idée de l ‘opéra de Nice de monter la trop rare Adrienne Lecouvreur de Cilea, seul opéra de ce compositeur à avoir victorieusement franchi la barrière du temps malgré un livret inspiré de Scribe et Legouvé d’une complexité bien peu théâtrale. Pour faire renaître cette comédienne du XVIIIe siècle empoisonnée dit-on par la princesse de Bouillon, sa puissante rivale dans le cœur du maréchal de Saxe, la mise en scène de Francesco Michelli situe l’action dans les coulisses d’un théâtre, évocation de la Comédie Française où officiait Adrienne Lecouvreur. Le triste sort de cette dernière inhumée à la sauvette sans les derniers sacrements comme tous les comédiens de ce temps arracha des cris d’indignation à Voltaire lui-même. Les chanteurs se déplacent dans un espace nu, parfois sur des praticables descendus des cintres. Plus gênant et moins convaincant, la multiplication de projecteurs électriques, dont un mur de réflecteurs dans le fond, qui aveugle sans vraiment éclairer et veut sans doute représenter la salle vue de la scène vient gêner et distraire l’attention…
 
Dans des costumes plus ou moins inspirés du XVIIIe siècle (mais qui a jamais vu le maréchal de Saxe avec une jupette à paniers ?), l’ensemble ne manque cependant pas d’un parti pris esthétisant qui fonctionne plutôt bien pendant les trois premiers actes, beaucoup moins pour le dernier durant lequel la mort d’Adrienne est troublée par le bruyant relèvement d’un panneau lumineux incongru. Dommage car l’émotion de cette conclusion disparaît alors et amoindrit in fine l’impact de l’opéra sur les spectateurs. Musicalement, on passera sans insister sur la fosse, l’orchestre philharmonique de Nice étant ce qu’il est et …rien de plus ! (l’unique solo de violon est une souffrance) tandis que la battue de Rolan Böer, disciple d’Antonio Pappano, efficace mais sans beaucoup d’élan, peine souvent à faire lever la pâte. Elle a du moins le mérite d’assurer la cohésion et de procurer un socle solide aux interprètes. Vocalement, on salue avant tout l’Adriana de Cristina Pasaroiu, héroïne à la fois touchante et passionnée, vibrante incarnation qui fait de cette Adriana une sœur plus fragile de Tosca, saluée comme tel dès son air d’entrée (« Io son l’umile ancilla »). Cette qualité vocale se double d’une présence scénique et d’un engagement physique qui font de la soprano roumaine la triomphatrice de la soirée. Malgré l’impact produit sur le public, la princesse de Bouillon de Laura Brioli, timbre peu agréable et vibrato envahissant, fait trop méchante de convention pour rivaliser avec elle dans le cœur du maréchal de Saxe (ou du moins dans celui des spectateurs). A ce dernier, Bruno Ribeiro assez pâle ne parvient pas à conférer le charisme que, il est vrai, Cilea ne lui a guère prodigué ; ce personnage falot ballotté assez gauchement entre ses deux maîtresses, n’attire aucune sympathie et l’on ne comprend guère qu’il puisse susciter pareilles passions. Parmi les hommes, la palme revient dès lors à Davide Damiani, dont l’émouvant Michonnet, régisseur amoureux éconduit mais fidèle d’Adriana, émeut autant qu’il séduit par son grain vocal chaleureux. Il triomphe dans un rôle difficile car ingrat auquel il confère une grande noblesse de cœur. Le tandem cocasse des deux libertins, le prince de Bouillon (Christophoros Stamboglis) et son âme damnée l’abbé de Chazeuil (Steven Cole) fonctionne à merveille, les deux étant aussi bons acteurs que chanteurs convaincants même si leurs rôles sont évidemment plus gratifiants. Les autres membres de la troupe du théâtre français, tantôt admirateurs d’Adriana tantôt jaloux d’elle comme le chœur de l ‘opéra de Nice n’appellent guère que des éloges et concourent à la réussite globale de cette production dont on peut espérer qu’elle trouvera d’autres opéras pour la reprendre et peut-être l’améliorer.
 

 

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