De grâce Mesdames, articulez !

Dédé - Tours

Par Christophe Rizoud | jeu 29 Décembre 2011 | Imprimer
 

 

La postérité n'est pas femme fidèle. Aujourd’hui, on connaît mieux Dédé, le cochon rose de la Française des jeux avec son slogan imparable (« pourquoi faut gratter Dédé ? ») que l'opérette de Christiné, pourtant fameuse à l’époque de sa création (1921). Tout juste fredonne-t-on à l’occasion « Dans la vie faut pas s’en faire », le fox de Robert Dauvergne composé à l’intention de Maurice Chevalier. L'œuvre marque le renouveau d'un genre qui menaçait de tomber en désuétude, plus encore que Phi-Phi, de 3 ans son aînée, qui puisait encore son sujet dans l'antiquité comme au bon vieux temps d'Offenbach ; davantage que Ciboulette, de deux ans sa cadette, qui à l'inverse sonne le glas de la manière sentimentale mise au point par Lecocq. Avec Dédé, l'opérette passe à l'heure des années folles. Sujet d'actualité – on y parle pour la première fois de grève sur une scène de théâtre – et musique qui prend sa source dans les rythmes à la mode. La question de tempo est justement essentielle pour fouetter une intrigue épaisse comme une feuille de papier à cigarette.C'est là où Jacques Duparc, le metteur en scène et titulaire du rôle de Robert Dauvergne se fait prendre à son propre jeu. Difficile de ne pas résister à la tentation d'en rajouter quand, comme lui, on pratique la pièce depuis plusieurs années (sa mise en scène a déjà été présentée a l'Opéra-Comique en 1998 et dans plusieurs villes de province au début des années 2000). Surtout que l'interprète ne manque ni de talent, ni d'esprit. Alors il s'en donne à coeur joie. Vas-y que j'insère des gags, que j'étire les numéros, que j'évoque l'actualité la plus brûlante – le triple A, encore inconnu l'an passé et décidément appelé a être mis a toutes les sauces –, que je multiplie les clins d'œil musicaux : Carmina Burana, Un homme et une femme... C'est drôle puis c'est long. Tellement long qu'avec un seul entracte d'une vingtaine de minutes, la soirée dure trois heures dont un tiers seulement de musique. Aussi fluide soit le propos scénique (bon réglage des interventions chorégraphiées d'Estelle Danière) et judicieux le décor unique (le magasin de chaussures au centre duquel trône un escarpin gigantesque), le compte pour le mélomane n'est pas bon. Pourquoi ne pas avoir laissé la parole au seul Willemetz dont l'art de jongler avec les mots reste insurpassable, et à Christiné dont la musique, si elle se situe un cran en dessous de celle d'Yvain, réserve quelques moments délicieux. Le vrai bonheur ce soir est d'ailleurs dans la fosse. Jacques Trottein à la tête d’un Orchestre Symphonique Région Centre-Tours réduit à une trentaine de musiciens fait swinguer une partition qui n'a pas toujours la chance de bénéficier d'une telle qualité d'interprétation. Fox, polka, boston se succèdent à la juste cadence, dans l’euphorie sonore. Non pas du champagne comme on « métaphorise » souvent dès qu'il s'agit d'opérette mais puisque nous sommes en Touraine, du vin de Vouvray, frais, pétillant, léger. Une légèreté bienvenue car elle est l'essence même de cette musique.

 

 

A l'examen du plateau vocal, resurgit une question qui semble fâcher si l'on en croit une polémique récente (voir la brève du 23 décembre dernier). Ecartons d'emblée les procès d'intention : les chanteurs réunis ici sont tous bien français (Francis Dudziak est d'origine belgo-polonaise mais il n’est pas concerné par la critique que nous allons formuler). On ne pourra donc pas nous taxer de xénophobie si nous déplorons chez la plupart d'entre eux l’imprécision de la diction. Autant les textes parlés sont intelligibles, autant l'on ne capte pas un traître mot de ce que chantent l'Odette de Catherine Dune et la Denise d'Ingrid Perruche. Disqualifiées purement et simplement, malgré des voix surdimensionnées pour leur rôle, dans un répertoire où la manière de dire en chantant est fondamentale (par répertoire, on ne désigne pas seulement l'opérette mais tout le répertoire français). Acquitté au bénéfice du nombre, le chœur des vendeuses se range cependant dans le même panier.

 

En Robert Dauvergne, Jacques Duparc n'a pas de problème pour se faire comprendre mais il a plus de mal à se faire entendre. Raison sans doute pour laquelle il adopte, au détriment de la ligne mélodique, une sorte de parlé-chanté qui lui permet de projeter sa voix au dessus de la mêlée. Cela dessert la partition mais n'enlève rien aux mérites du comédien qui à lui seul fait de la pièce cette « abracada-brante fantaisie » saluée par les chroniqueurs de l'époque. Cette même verve fait défaut à Francis Dudziak, mieux en place pourtant vocalement. L’articulation est exemplaire (« Elle porte un nom charmant » est ciselé comme un bijou), la voix placée, le ton soigné mais son Dédé peine à suivre le rythme imposé par son partenaire. Preuve que l'art de la diction fait beaucoup mais ne fait pas tout.

 

 

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