Dernier tango à Montevideo

Cachafaz - Paris (Favart)

Par Jean-Marcel Humbert | lun 13 Décembre 2010 | Imprimer
« Suce-moi la b… », « ne m’écrase pas les roustons », « défonce-moi le c.. » etc., la base des dialogues est assez crue, répétitive et plutôt inhabituelle à l’Opéra-Comique, mais, on l’aura compris, on n’est pas ici au couvent des Hirondelles. Ce préalable clairement établi pourra peut-être éviter à certains spectateurs/trices de glousser à chaque réplique d’un air prétendument offusqué. Mais quand l’on pense au scandale de la création de Carmen dans ce même établissement, on ne peut que sourire d’aise de pouvoir goûter cette belle langue fleurie qui a peut-être pour but de choquer, mais qui n’en intègre pas moins plusieurs autres dimensions, notamment politique et sociale, dans une histoire évoluant sans cesse entre le sordide, la tendresse et l’émotion. Copi a indiqué en sous-titre : « Tragédie barbare ». Comme le précise Oscar Strasnoy, « Copi voulait distinguer les tragédies « civilisées » (Euripide, Racine, Shakespeare) des tragédies « non civilisées » : celles qui, invisibles, se passent dans l’immeuble d’à côté, théâtre cru au langage non tempéré, au comportement plus gros que nature. »
 
L’auteur argentin Copi est bien connu pour ses romans, dessins (La Femme assise) et ses pièces de théâtre engagées, à l’homosexualité militante, mises en scène notamment par Jérôme Savary, Jorge Lavelli et Alfredo Arias, où toute occasion lui est bonne également pour critiquer la faillite sociale des gouvernements argentin et uruguayen. L’action se passe justement à Montevideo, où Copi et son père avaient dû s’exiler. Nous sommes dans les années 1920, dans un conventillo (ensemble d’habitations de deux étages construites autour d’un patio, peuplées d’immigrés pauvres). C’est là que s’est également installé un couple atypique : le métis Cachafaz et Raulito, travesti prostitué enfin « casé » et protégé, car son oncle est le chef de la police. À la suite d’un vol, Cachafaz tue un policier. Comment faire disparaître le corps ? Cachafaz, qui travailla autrefois aux abattoirs, décide d’en faire de la charcuterie pour toute la communauté qui meurt de faim. Même si tout le monde n’est pas d’accord, les meurtres de policiers se multiplient et le commerce de viande humaine se développe… Mais Cachafaz tue par erreur le chef de la police, oncle de Raulito. Un chœur des âmes des morts venues de l’au-delà vient menacer le couple assassin, mais finit par se retirer sous la pression populaire. Finalement, la police investit le conventillo et la tragi-comédie du désespoir s’achève dans un bain de sang.
 
On ne sait ce que l’on doit le plus admirer de l’œuvre et de sa production. L’opéra lui-même mêle des clichés déjà vus : l’enfermement d’une population marginalisée dans une cour intérieure d’immeuble (Porgy and Bess : Catfish Row), le rôle trouble des policiers et du chef de la police (L’Opéra de Quat’sous), caricatures (les policiers Bibendum bien nourris), le rôle de la populace (zarzuela La Verbena de la Paloma, encore elle), les exemples d’anthropophagie dans des situations extrêmes (du radeau de La Méduse à l’avion accidenté en 1972 dans la Cordillère des Andes). Pourtant, l’ensemble ne fait pas redite, grâce à des personnages très peu nombreux mais bien dessinés, à une histoire simple et forte, et à l’humour noir de beaucoup de situations (par exemple quand Raulito arrache, avec les dents, les balles de la chair de son homme). Mais en même temps, l’ensemble est sous-tendu du rappel social de l’extrême pauvreté, justifiant ici les pires extrémités : les femmes psalmodient « nous avons faim, nos enfants ont des punaises, des vers, le scorbut, ils sont maigres comme un clou »… Le cannibalisme, considéré comme un péché, « mais pas si c’est une nécessité ». Et puis après tout, comme ils le constatent devant un policier saigné comme un porc, pendu par les pieds, « le flic bien étrillé et grillé est exquis ! » Mais cela n’empêche pas le couple maudit d’être rejeté par les femmes, et tout particulièrement Raulito qui pourtant n’agit jamais directement, et à qui elles reprochent : « tu es mauvaise car tu n’as pas de matrice ». Et bien sûr, le tout est de plus confronté à la violence de la répression policière.
 
Le compositeur argentin Oscar Strasnoy s’est certainement beaucoup amusé à écrire cette œuvre, dans laquelle il a réussi à doubler l’humour noir de Copi de celui de sa musique. Cet humour musical omniprésent se déchaîne, pendant que le flic saigné à blanc tournoie dans les airs, en une adaptation (mais donnée intégralement) de l’ouverture de La Force du Destin revue façon orphéon/kiosque à musique de sous-préfecture – avec quand même quelques cordes – mais en plus à la manière d’Hoffnung avec des bruits parasites bizarres genre dessins animés. Ou encore le rire communicatif des commères appuyées au balcon du premier étage, façon Falstaff. Ou encore l’Air du catalogue de Don Giovanni : cette fois, ce ne sont encore que 42 morceaux qui ont pu être découpés dans le policier, et qui y sont précisément détaillés… Des mégaphones sont par ailleurs utilisés pour déformer les voix – faisant penser aux sorcières de Macbeth – pour les âmes de l’au-delà. Enfin, l’interminable mort des deux criminels pour qui tout le public, bien malgré lui, s’est pris d’affection, fait encore référence au grand opéra. Donc, de la zarzuela au grand opéra, de la chanson populaire au tango, la musique reprend de manière originale et personnelle tous les genres, sans que pour autant l’on ait l’impression d’un patchwork. 
 
Lisandro Abadie (Cachafaz) joue le rôle principal, « métèque d’exception » et petit macho plutôt traditionnel se défendant de toute relation trouble en répétant à Raulito : « La pédale, c’est toi ! ». L’acteur est parfait, le chanteur également, mais qui devrait essayer de hausser un peu le ton, car il a fort à faire face au Raulito de Marc Mauillon, tout simplement éblouissant. Entre Bette Davies (ses derniers films), Jack Lemmon (Certains l’aiment chaud), Marylin (pour certaines poses), ou encore Marlène (L’Ange bleu), mais ici assise sur une vieille malle et s’arrachant un à un les poils des jambes : sa composition de travesti rangé est tout bonnement irrésistible. De son côté, Nicolas Vial, bien connu également au théâtre baroque, fait dans le multiple rôle des policiers des créations caricaturalement désopilantes. La direction magistrale de Geoffroy Jourdain et la qualité des ensembles orchestral et vocal contribuent bien évidemment très largement à l’exceptionnelle réussite de la représentation : un régal.
 
L’ensemble de l’équipe scénique et musicale vient du théâtre et de l’opéra baroque. Les succès de Benjamin Lazar dans ce domaine, comme dans le théâtre contemporain, sont innombrables (dont Le  Bourgeois Gentilhomme, Cadmus et Hermione, Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé, Comment Wang-Fô fut sauvé, ou Au Web ce soir), aussi l’on comprend qu’il ne pouvait que se sentir à l’aise dans l’univers de Copi, tout aussi baroque et sophistiqué que populaire. Le metteur en scène renouvelle ici ses sources d’inspiration, et applique au théâtre sud-américain toute son inventivité, sa puissance et son souci du détail. On note également la perfection de sa direction des acteurs, tant en ce qui concerne les solistes que l’ensemble des choristes qui animent de manière irrésistible la population bigarrée du Conventillo. L’ensemble se déroule dans un décor d’Adeline Caron à la fois fluide et efficace, animé par la magie des éclairages de Christophe Naillet (les femmes au balcon…). Baroque, vous avez dit baroque ? Digne des productions du groupe Tsé, ce spectacle original et foisonnant a connu ce soir un triomphe qui fait plaisir à voir. Une œuvre appelée à devenir un classique... Le spectacle continue sa tournée en France : n’hésitez pas à faire le déplacement !
 

 

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