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Dialogues des Carmélites - Massy

Par Jean-Marcel Humbert | ven 13 Janvier 2012 | Imprimer
 

Pas de bonnes sœurs en patins à roulettes, pas de coiffures hirsutes et colorées, pas de minijupes affriolantes… On est plus sage à Massy qu’à Paris, un seul mot d’ordre : respect de l’œuvre. Cette production créée à Dijon en 2005 n’a pas pris une ride, à l’image de l’œuvre dont le caractère intemporel frappe toujours. La froide beauté du décor de Claude Stéphan fait penser au couvent Sainte-Marie de La Tourette dont Le Corbusier disait : « Ce couvent de rude béton est une œuvre d'amour. Il ne se parle pas. C'est de l'intérieur qu'il se vit. C'est à l'intérieur que se passe l'essentiel. » Amour, vie intérieure, don de soi aux autres, tel est l’essentiel du message transmis par cette œuvre lyrique qui n’a connu aucun purgatoire. Le fait que l’histoire se déroule sous la Révolution de 1789 devient presque anecdotique, et c’est peut-être là que se situe la seule faille du spectacle mis en scène de manière rigoureuse par Éric Perez : les scènes se succèdent en une suite de tableaux distanciés, presqu’intemporels, mais dont les enchaînements faits d’incessantes ouvertures et fermetures du rideau, sans aucun liant visuel, deviennent à la longue un peu lassants et font parfois retomber la tension du drame.

 

Car pour le reste, la production est en tous points exemplaire et la distribution sans failles. On a tout dit de la première prieure de Sylvie Brunet, qui reste aujourd’hui insurpassable dans ce rôle, où elle exprime avec violence et humanité ses angoisses face à une mort peut-être un peu trop théâtrale mais ô combien efficace. Le personnage, autoritaire et distingué, est servi par une voix toujours solide et musicale. Le contraste n’en est que plus grand avec la nouvelle prieure, Isabelle Cals, qui entre mère Marie et la tourmente révolutionnaire, ne sait plus très bien à quel saint se vouer. L’expression gestuelle et vocale est très appropriée, encore que l’on regrette une prononciation insuffisante qui fait perdre l’essentiel du texte (repris en surtitres pas toujours fidèles au texte). Face à elle, Géraldine Chauvet campe, avec d’excellents moyens vocaux, une mère Marie déstabilisante, évoluant entre ses excès d’autorité et ses moments d’humanité, jusqu’à son expression finale où, seule rescapée, elle perçoit enfin l’étendue du désastre humain dont elle est en grande partie responsable. L’une des rares Carmen françaises de Vérone, qui sera elle aussi, un jour, une extraordinaire première prieure.

Peut-être trop forte dès le début, Karen Vourc’h a encore un peu de mal à construire tout au long de la représentation le personnage de Blanche de la Force, pétri de contradictions, qu’elle rend limite névrotique à défaut de vulnérable. Mais la voix est belle et parfaitement adaptée au rôle, dont elle exprime bien les hésitations et les revirements soudains. A ses côtés, Pauline Courtin confirme, après sa récente prise de rôle à Avignon (voir le compte rendu de Christophe Rizoud), qu’elle est une sœur Constance idéale : voix claire, diction excellente, vivacité et fraîcheur, bref une antithèse idéale à une Blanche si torturée. Isabelle Guillaume (mère Jeanne) complète parfaitement la distribution féminine.

Les rôles d’hommes, relativement courts, sont également fort bien distribués. La voix de Philippe Kahn est certainement trop puissante pour le marquis de La Force, mais cela a l’avantage de créer dès le début de la représentation une opposition forte entre les trois protagonistes. Sébastien Droy est un chevalier bien affirmé, là où d’autres sont souvent fades. On a plaisir à retrouver la musicalité de Léonard Pezzino, aumônier de qualité. Julien Dran, Philippe Fourcade et Christophe Lacassagne sont également excellents, de même que les chœurs. Au pupitre d’un orchestre d’Île de France en excellente forme, Yoel Lévi défend avec doigté et brio une partition que d’autres chefs rendent plus intériorisée.

 

 

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