D’Edward Elgar (1857-1934), dont le grand public connaît généralement Pomp and Circumstances, le concerto pour violon ou celui pour violoncelle, on a plus rarement l’occasion d’entendre les Sea Pictures, magnifiques mélodies composées sur des textes de cinq poètes différents, dont la propre épouse du compositeur, Caroline Alice. Ces subtiles miniatures marines, formant un cycle cohérent et dynamique, sont données à l’Auditorium de Lyon avant la Cinquième Symphonie de Mahler, elle-même composée de cinq parties retraçant une progression de la nuit vers le jour, de l’obscurité vers la lumière.
C’est la mezzo-soprano écossaise Catriona Morison qui ouvre la soirée en mettant au service du programme proprement dramatique des Sea Pictures les nuances délicates de son timbre ambré. Dès le troisième vers du premier poème évoquant les murmures de la mer, la voix fusionne avec les sonorités des instruments de l’orchestre, pour une berceuse (Sea Slumber Song) envoûtante, laissant se noyer parfois dans la musique les paroles d’un texte qui, au demeurant, compare le bruit de la mer à des violons, pour mieux en donner à entendre les mots clés. On regrette à ce sujet que les poèmes ne soient pas fournis au public et qu’il n’y ait pas de surtitrage pendant cette partie du concert. L’idée trop souvent répétée par la critique ou le commentaire musicologique selon laquelle les textes seraient « médiocres » (reproche si souvent formulé aussi contre les livrets d’opéra) est contredite par une lecture attentive – d’ailleurs, le troisième poème, véritable pivot de l’œuvre, n’est-il pas signé d’Elizabeth Barret Browning ? L’orchestration somptueuse fait de la partie instrumentale un véritable poème symphonique fondé lui aussi sur le texte. À la tête de l’excellent Orchestre National de Lyon, Nikolaj Szeps-Znaider dirige avec souplesse et précision à la fois, attentif à l’équilibre entre la voix et les instruments.
Catriona Morison se fait l’interprète, l’exégète de ces poésies où la découverte de l’amour dans le deuxième poème (In Haven, Capri) succède à l’enfance bercée par la voix maternelle. Le changement de rythme, ici plus dynamique, entraînant, laisse entendre une diction plus claire, plus articulée. L’amour plus fort que les tempêtes trouve dans le chant son expression maîtrisée, menant à la grande solennité du troisième poème (Sabbath Morning at Sea), dont la gravité première laisse place à l’excitation (« The new sight, the new wondrous sight ! ») et à la jubilation. Catriona Morison dispose de moyens vocaux considérables pour rendre son chant audible face au flot orchestral. Dans cette véritable aria, riche d’affects successifs, la voix se déploie dans sa pleine puissance, avec une projection remarquable qui culmine dans un passage aux accents wagnériens et dans sa conclusion sonore. Après la rêverie nostalgique de la quatrième mélodie (Where Coral lies), où la tension se résorbe dans le grain velouté de la voix, sur un tapis d’ornementations instrumentales faisant parfois penser à Mahler, c’est une dimension épique et dramatique qui anime la cinquième et dernière mélodie (The Swimmer), héroïsante, à la manière d’une ballade. L’effet dramatique, voire tragique de la deuxième strophe est renforcé par une diction syllabique. Là encore, Catriona Morison excelle, dans cette faculté d’allier l’intériorité à la force dramatique, nécessitant à la fois un art du legato, une articulation parfaite et une projection puissante, afin d’être tour à tour repliée vers l’intériorité de l’âme et capable de s’affirmer face aux éléments, comme dans la chevauchée finale (« I would ride as never man has ridden »).
Après ce cycle de mélodies, la seconde partie du concert est consacrée à la Cinquième Symphonie de Mahler, dans une interprétation éblouissante de sonorités auxquelles l’oreille des auditeurs a été préparée par le cycle des Sea Pictures. L’effectif considérablement accru de l’orchestre, sous la baguette dansante de Nikolaj Szeps-Znaider qui dirige sans partition – ce qui est particulièrement impressionnant pour une œuvre d’une telle ampleur –, nous mène depuis les sombres accents de la marche funèbre initiale jusqu’à la lumière de l’allegro final en passant par les phases successives, voulues comme autant d’états d’âmes ou d’affects, dont le parallèle avec la structure des mélodies d’Elgar s’impose ainsi qu’une évidence. La virtuosité des solos de cor et de trompette, alliée à la qualité de jeu, de rythme et de timbre de l’ensemble des musiciens fait de cette soirée un moment d’exception. La clarté des attaques, les contrastes de tempo, l’exécution raffinée du fameux Adagietto, les accélérations vertigineuses et les dialogues entre pupitres sont saisissants de justesse, avec ce qu’il faut aussi d’inflexions passagèrement langoureuses et de bousculade maîtrisée, de pesanteur et d’allégresse. Bref, une soirée mémorable à tous points de vue.

