L’Opéra de Francfort est l’exemple parfait d’une maison de troupe. Quand vous arpentez les couloirs des trois niveaux de balcon, c’est un défilé de portraits en noir et blanc des chanteurs de tous pays qui ont fait partie, à un moment ou à un autre, soit de l’Ensemble der Oper Frankfurt (la troupe en soi), soit du Frankfurter Opernstudio. Cette mise en valeur par l’institution de ces jeunes artistes, pour lesquels le passage à Francfort constitue souvent un tremplin, est tout à fait symbolique d’une maison qui joue toujours la carte collective avant la mise en avant individuelle. Emblématique de cette politique que portent aujourd’hui Bernd Loebe (directeur) et Thomas Guggeis (Generalmusikdirektor) est la présentation, généralement en avril, de la saison à venir, annonce au cours de laquelle les distributions ne sont pas dévoilées (elles le sont quelques semaines plus tard). Cela n’empêche pas de grands noms de fréquenter la Willy-Brandt Platz. Récemment encore Asmik Grigorian par exemple a chanté ici Manon Lescaut ou Nastasya dans Charodeyka de Tchaikowski.
Pour cette dernière reprise de Giulio Cesare in Egitto, dix-huitième représentation de la production de Nadja Loschky créée le 24 mars 2024, il ne sera pas dérogé à la règle : les rôles de Cleopatra, Cornelia, Sesto, Achilla, Curio, sont tous tenus par des membres de la maison. Seuls donc les trois contre-ténors (Cesare, Tolomeo et Nireno) sont des artistes invités.
Il reste quelques fauteuils vides pour cette dernière et les absents ont bien eu tort ! C’est à une représentation quasi parfaite à laquelle nous assistons, avec une harmonie rarement constatée entre mise en scène, plateau et fosse.
Commençons par l’orchestre justement, le seul pour lequel nous émettrons des – menues – réserves. Non pas tant à cause des quelques imperfections des cuivres (par exemple dans les innombrables et tellement piégeux ornements du cor dans le « Va tacito »), mais tout simplement parce qu’aujourd’hui il nous est difficile d’entendre Haendel sur instruments modernes. L’orchestre sonne comme en décalage fondamental avec le plateau ; et il est vrai que de nos jours bon nombre de maisons renoncent à monter des opéras baroques, parce qu’ils impliqueraient de faire appel à des formations spécialisées, donc plus coûteuses. Ceci mis à part, la direction d’orchestre de Laurence Cummings est remarquable. Cummings, qui est aussi claveciniste, est un spécialiste reconnu, en Grande-Bretagne et au-delà, de la musique baroque et particulièrement de Haendel, qu’il a portée un peu partout en Europe. Les tempi choisis ce soir sont loin d’être enfiévrés, et c’est très bien venu ; ils sont minutieusement adaptés aux capacités des chanteurs, que l’on n’a à aucun moment sentis en difficulté à cause du métronome. Autre singularité appréciable : les ornements lors des reprises A’ des arias da capo ne sont pas cantonnés au chant, mais parfois étendus aux instruments solistes (le cor dans « Va tacito » ou « Se in fiorito ameno prato » transformé en air de concert avec violon) voire à l’orchestre.
Ce Cesare est une prise de rôle pour le contre-ténor ukrainien Yuriy Mynenko, qui fait ses débuts à Francfort (il a déjà chanté Tolomeo, notamment à Salzbourg). Il convoque ici et là sa voix de poitrine, ce qui densifie le personnage principal et nous donne des graves somptueux. Lawrence Zazzo est le grand triomphateur de la soirée. Lui qui a déjà chanté ici-même le rôle-titre, est un Tolomeo totalement déjanté. Le jeu d’acteur en roi efféminé est époustouflant d’aisance et d’humour (la scène de sa mort au III est impayable). La voix est toujours aussi dense, métallique et projette merveilleusement. Le troisième contre-ténor est le Nireno du Russe Iurii Iushkevich ; son air du II est tout en finesse et légèreté. Le Curio de Pete Thanapat et l’Achilla d’Erik van Heyningen complètent avantageusement le plateau masculin.
L’Ukrainienne Kateryna Kasper se joue des multiples difficultés du rôle de Lydia/Cleopatra. Agilité, vélocité, souplesse et projection impressionnent pour cette prise de rôle. Quant au mezzo de Cláudia Ribas en Cornelia, il est envoûtant et l’actrice nous fait pleinement prendre part aux souffrances de la veuve inconsolée. Encore une prise de rôle avec le Sesto de Cecelia Hall qui est dans la troupe depuis presque dix années. Si la puissance a semblé manquer au I (« Svegliatevi in core »), elle retrouvera tous ses moyens par la suite (notamment « L’aura che spira »).
© Barbara Aumueller
A Francfort, qui est le creuset du Regietheater en Allemagne, on tend toujours les épaules à la découverte de nouvelles mises en scène (on se souvient d’une consternante proposition de La forza del destino en 2022) ; Nadja Loschky, qui fait ses débuts à Francfort, propose une vision claire, sobre, souvent intelligente et presque toujours compréhensible de l’œuvre. On passera vite sur quelques éléments (macabres comme le dévoilement dans une sorte de cabine d’essayage transparente du corps sans tête de Pompei, assis sur une chaise avec les bras attachés en arrière, d’un réalisme repoussant) ou qui auront échappé à notre intelligence comme la maquette d’un jardin sous bocal devant laquelle César restera prostré de longues minutes, pour relever quelques belles inspirations de cette proposition. Le décor (signé Etienne Pluss) est neutre, fait de cloisons grises qui coulissent en permanence de droite à gauche, figurant le caractère inéluctable des événements qui vont se succéder, laissant parfois un immense vide en milieu de scène (pour illustrer par exemple la tragédie vécue par Cornelia). Joli moment aussi au II, dans le « Se pietà per me non senti », où Cléopâtre fait face à son double, sosie presque parfait, qu’elle poignardera en fin d’aria pour ne pas avoir à se tuer elle-même.

© Barbara Aumueller

