Tout au long du mois de septembre, le Festival baroque Alessandro Stradella investit les palais et églises de la Tuscia, cette zone du nord du Latium, pour y faire résonner toutes les musiques baroques.
Le concert de l’Hostel-Dieu y a déjà été accueilli il y a deux ans avec un programme « baroque au féminin ». Alors qu’ils se préparent à s’envoler pour la Colombie avec « Furioso » puis à Erevan quelques jours plus tard pour « Folia », Franck-Emmanuel Comte et quatre de ses artistes retrouvent ce soir le chemin de la délicieuse église San Silvestro à Viterbe, pour une nouvelle proposition en lien avec le thème Confluences de cette édition 2026 : « Amore Sacro, Amor profano ». Les échos, l’ambiguité entre les élans du cœur et ceux de la foi seront redoublés par le choix d’un répertoire également au confluent des musiques italiennes et françaises du XVIIᵉ siècle.
Assez étonnamment, nous cheminerons de chants sérieux italiens à dimension sacrée vers des musiques françaises beaucoup plus légères. L’occasion, comme le souligne le claveciniste et chef d’orchestre, de donner à entendre à quel point langages sacrés et profanes se mêlent, combien les amours mythologiques ou parfaitement humaines, peuvent s’approprier les tournures de la dévotion religieuse. L’occasion également d’observer combien chacun de ces univers musicaux, tout en utilisant ses propres codes, peut se laisser pénétrer, influencer – ou citer comme en un clin d’œil – par l’univers de l’autre.
Assez discret depuis le clavecin, Franck Emmanuel Comte, manifestement en toute confiance, s’appuie sur les piliers de l’orchestre que sont Aude Walker-Viry au violoncelle baroque, Florian Verhaegen au violon baroque et Nicolas Muzy au théorbe, pour entourer la jeune Adèle Huber, fraîchement émoulue du CNSM de Lyon, comme le sont d’ailleurs tous les musiciens de la phalange lyonnaise.
L’émission naturelle de la jeune femme, sa délicatesse dans la conduite de la ligne vocale sont un plaisir dès la première pièce de Barbara Strozzi, « Oleum effusum », extraite des Sacre musicali affetti, tandis qu’elle déploie un large arsenal émotionnel avec de belles couleurs dans la cantate La mort de Didon de Michel Pignolet de Montéclair, qui initie la seconde partie de la soirée dédiée à la musique française.
La voix légère aux jolies couleurs estivales gagnera sans doute en profondeur avec le temps ; elle est déjà riche en harmoniques comme le démontre « Che si puo fare », second air de Barbara Strozzi, extrêmement flatteur pour son timbre, avant de superbes pages dues à Tarquinio Merula comme « Hor ch’è tempo di dormire », chanson spirituelle que la Vierge s’adresse à Jésus enfant pour lui raconter le destin qui sera le sien sur le ton d’une merveilleuse berceuse. L’ensemble instrumental y fait montre d’une remarquable intelligence, d’une interprétation parfaitement informée historiquement, mais également d’une grande sensibilité. Ici, l’ostinato scandant le temps de ce fatum, ce destin inexorable, est un des très jolis moments de la soirée.
Lui succède une chaconne où la chanteuse – doublement diplômée du CNSM ! – jongle avec aisance entre chant et flûte. La page enlevée, dansante et pleine de charme permet de basculer vers la seconde partie où noblesse et sérieux prennent le pas sur l’intime qui prévalait précédemment.
La cantate autour du personnage de Didon donne mieux encore à voir et entendre la justesse de comédienne d’Adèle Huber dont la diction française est impeccable, la voix assez droite, mais sans sécheresse, joliment expressive. Sa crédule héroïne s’est fiée « à l’inconstant, plus léger que le vent ». Le perfide en question, n’est autre qu’Énée parti fonder Rome. Nouveau clin d’oeil à l’Italie, donc. L’air tout de colère, « Tyran de l’Empire » ainsi que le lamento « Mourante » puis le postlude intégrant une morale typique du XVIIᵉ siècle sur les dangers de l’amour sont autant de réussites.
Florian Verhaegen, le violoniste, bénéficie lui aussi de beaux moments de soliste, tout d’abord avec la Sonata Decima de Giovanni Battista Fontana où la magnifique violoncelliste Aude Walker-Viry lui donne brillamment la réplique.
« Gay », exigeant extrait de la sonate numéro neuf de François Francœur, propose un travail du son rond, riche, généreux, d’une belle énergie bien que certains traits manquent de précision. Le prélude et la gavotte de la sonate n.6 de Jean-Baptiste Sénaillé offrent pour leur part une superbe palette d’atmosphères tempétueuses qui sied parfaitement aux quatre instrumentistes.
Après Barbara Strozzi en début de programme, place à une compositrice française méconnue, Françoise Charlotte de Saint Nectaire dont les deux airs sont moins sérieux que pastoraux, puisqu’ils mettent en scène les amours de bergers. Une fois encore la fraîcheur du timbre de la cantatrice fait merveille, en dépit d’un souffle peut être un peu court.
Brillant et légèreté prévalent encore pour « sans frayeur » de Marc-Antoine Charpentier où le théorbe si sensible de Nicolas Muzy se trouve mis à l’honneur et achève le concert dans la joie d’un cœur apaisé. S’agit-il là d’amour terrestre ou céleste? L’ambiguïté demeure.
Pour clore la soirée sur un mode toujours souriant – fidèle à son goût pour l’association entre musique savante et populaire – l’ensemble propose la transcription d’une tarentelle napolitaine, « la Caprinese ». Comme depuis le début du concert, la complicité entre les musiciens, le bonheur à jouer ensemble est ici patent. On pourrait presque y entendre un clin d’œil à la musique contemporaine, populaire, au rap que l’Hostel Dieu intègre à plusieurs de ses programmes. En octobre prochain, les instruments baroques utiliseront d’ailleurs des loopers pour l’enregistrement de « Bach on the Beat » ; une curiosité à découvrir chez Aparté en spetembre 2027 entre rock, hip hop et électro. De même, « Locura » tournera tout au long du mois de novembre en association avec les danseurs de Mourad Merzouki avant une « Missa Concerta pour double chœur et double orchestre » exhumée des archives lyonnaises qui sera donnée à la chapelle de la Trinité où l’orchestre est en résidence depuis deux ans, en association avec le chœur de chambre de Namur.

