Pourquoi tant de huées ?

La Muette de Portici - Paris (Favart)

Par Christophe Rizoud | jeu 05 Avril 2012 | Imprimer
 

Œuvre révolutionnaire à plusieurs titres (cf. l’article que nous lui avons consacré), La Muette de Portici a effectué un retour chahuté sur la scène de l'Opéra Comique. Les hueurs en effet s'étaient donné rendez-vous en ce soir de première, comme à Bastille aux plus riches heures de l'ère Mortier. Quant à comprendre la raison de leur courroux...

La mise en scène d'Emma Dante a le mérite, avec peu de moyen, de rendre sensible, mieux que n'importe quelle reconstitution pompeuse, le génie d'Auber. Après tout cette Muette de Portici que l'on redécouvre à Paris après cent vingt années d'absence fut en son temps un des piliers du répertoire. Wagner lui-même la portait en haute estime. L'écoute au disque de la version Fulton (EMI) avait pu nous faire douter de sa valeur musicale, cette production sait en restituer l'efficacité dramatique. Des costumes plutôt laids ; un décor réduit au minimum - peu de moyen, avons-nous dit – ; un lustre, des cadres chez le vice-roi ; des draps chez les pêcheurs ; des portes, beaucoup de portes mais habilement utilisées et surtout la chorégraphie sauvage de Sandro Maria Campagna, élément clé d'une œuvre lyrique dont le rôle-titre a pour paradoxe de ne pas être chanté mais dansé. Elena Borgogni y déploie une énergie désespérée à laquelle aucune critique ne saurait résister. Les nombreuses pantomimes qui parsèment l'ouvrage pourraient en hacher l'action. Ici, au contraire, la danse insuffle toute sa vigueur et son unité à une intrigue aussi patriotique que sentimentale.
 
Cela devient particulièrement flagrant une fois passé le premier acte avec l'entrée en scène de Michael Spyres. Dans un rôle pensé à la mesure d'Adolphe Nourrit, le ténor américain fait sensation. Remarquable d'aisance scénique et vocale, un tel Masaniello enthousiasme dès sa barcarolle. Le chant est confondant de naturel et les ré graves, qui en laisseraient plus d’un sur le carreau, impressionnants de projection. A l'opposé de la tessiture, « Ferme tes yeux » est tout aussi habilement négocié avec un usage varié de la voix mixte et une capacité à filer les sons qui font de la berceuse du  napolitain un véritable moment de poésie. La prononciation du français brille par sa clarté. La puissance est au rendez-vous, la vaillance aussi. Cerise sur le gâteau, un contre-ut final percutant confirme que Masaniello est le frère aîné de Raoul des Huguenots.
 
Si l'ombre de Nourrit revit à travers ce chant habité, celle de Laure Cinti-Damoreau, la créatrice du rôle d'Elvire, dort ce soir encore six pieds sous terre. Eglise Guttiérrez à l'issue de la représentation semble visiblement mécontente de sa prestation. On la comprend. En Alphonse, Maxim Mironov a pour lui le style à défaut du volume. Mieux que les vocalises de la barcarolle, la déclamation héroïque sied au Pietro de Laurent Alvaro. On apprécie toujours autant la franchise d'émission et la diction, déjà remarquées la saison dernière dans Cendrillon de Massenet. Parmi les seconds rôles, on relève d'abord le nom de Tomislav Lavoie, jeune basse canadienne dont le Borella s'impose en peu de répliques.

Très sollicité par une partition qui, grand opéra français oblige, leur fait la part belle, le Chœur de La Monnaie présente une cohésion sans faille. La direction de Patrick Davin épouse le parti-pris scénique d'Emma Dante avec des contrastes marqués et un geste dramatique appuyé. L'équilibre sonore en pâtit parfois mais l'intérêt ne faiblit jamais. Mieux, nous voilà conquis par une œuvre que le disque n'avait pas su nous faire aimer. Si tant est que nous en doutions, les hueurs n'ont pas toujours raison.

 

 

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