Les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. Après l’enthousiasme d’hier, place à la déception. Les Schubertiades, qui fêtent cette année leurs cinquante ans, nous ont pourtant habitué à de très belles découvertes, et sur le papier, le récital de ce dimanche après-midi apportait son lot de séductions : une chanteuse inconnue de nos services mais dotée d’un curriculum bien fourni, et un programme fait de Lieder de Schubert exclusivement écrits sur des textes de Friedrich Schiller, de ceux qu’on entend très rarement. Le festival nous a habitué par le passé à de très belles découvertes vocales, c’est ici qu’on a entendu pour la première fois des personnalités telles que Andrè Shuen, Konstantin Krimmel ou Patrick Grahl, faisons confiance… !
Christiane Karg est engagée dans la carrière de chanteuse depuis 2006, après avoir obtenu le prix Lili Lehmann et s’être formée au Mozarteum de Salzbourg auprès de Wolfgang Holzmair puis dans des master classes avec Grace Bumbry, Robert Holl, Mirella Freni ou Ann Muray. Engagée à l’opéra studio de Hambourg puis de Francgort, elle mène depuis lors une carrière honorable dans des rôles de soprano léger à l’opéra ou en concert.
La voix hier nous a paru relativement étroite, peu soutenue, peu ancrée dans le corps – qui d’ailleurs bouge sans cesse d’un pied sur l’autre au point de vous donner le mal de mer – et dès lors pauvre en couleurs et en capacités expressives. Sur le plan technique, la voix présente un petit vibrato serré permanent qui est sa principale couleur, toutes les fins de phrases retombent comme vidées de leur énergie, livrées à elle mêmes, sans conduite. Elle montre peu de soin dans les intervalles ou les notes de passage qui sont le plus souvent escamotées. C’est dans le haut medium que la voix est le plus à son aise. Le grave est très peu sonore, parfois à la limite du parlando. L’interprétation est souvent affectée, on peut même parler de maniérisme, et certainement pas guidée par une émotion sincère et spontanée. Si j’explique tout ceci, c’est pour argumenter mon opinion négative, qui sinon pourrait être prise pour un caprice ou un parti pris de ma part, ce qui n’est pas le cas.
La diction en revanche est extrêmement appuyée, chaque consonne bien mise en évidence, comme pour compenser par l’expression du texte ce que la voix ne parvient pas à exprimer par elle-même. Tout cela donne une image sonore peu libre, pas du tout spontanée, sans grand relief pour soutenir l’attention ni susciter l’émotion. L’artiste était peut-être simplement dans un mauvais jour, ça peut arriver mais ça n’explique pas tout. Rendez-vous raté, donc, en ce qui me concerne.
Le pianiste français David Fray est lui aussi doté d’un curriculum impressionnant. Né à Tarbes dans une famille d’intellectuels, c’est à Montréal qu’il se fait remarquer tout d’abord en remportant en 2004 un second grand prix à l’International Music Competition. Il a beaucoup joué Bach en concert et en enregistrements, ainsi que Mozart et Schubert. A la ville, il est aussi le gendre de Riccardo Muti. Il adopte au clavier une position un peu inhabituelle, assis en fond de chaise le dos appuyé au dossier et loin du clavier, avec le corps peu engagé, ce qui lui donne une sorte de distance, une impression de survoler le répertoire plutôt que de s’y plonger à bras le corps. Son jeu est discret, certainement tempéré par le volume réduit de la voix qu’il accompagne, et débouche sur une sorte de mezzo-piano permanent vite lassant. Le travail de musique de chambre entre les deux artistes semble avoir été réduit au minimum, on sent très peu de communion entre eux.
Si on ajoute à cela que le programme du jour, pour intéressant qu’il soit d’entendre des Lieder de Schubert qui sortent des sentiers battus, ne contient pas que des chefs-d’œuvre, on comprendra que nombre de spectateurs se soient réjouis qu’il ne soit pas trop long. Chacune des deux parties du concert est elle-même divisée en deux sections inégales, entre lesquelles les artistes quittent la scène pour y revenir pour une seule mélodie : assez longue et de forme strophique très répétitive de surcroît, écrite par un Schubert de 14 ans, avec des élans de romantisme touchants mais encore assez maladroits, à la fin de la première partie (Leichenfantasie D.7), et en fin de seconde partie, la mélodie Elysium, qui clôture le programme – c’est vraiment étrange.
Un seul bis qui débute par les vers Schöne Welt, wo bist du ? viendra, dans une forme d’ironie sans doute involontaire, mettre un terme à ce récital.



