Redécouverte d’un grand oratorio

A Child of our Time - Paris (Pleyel)

Par Marcel Quillévéré | ven 01 Avril 2011 | Imprimer
Un concert du Philharmonique c’est avant tout une belle expérience humaine. Une atmosphère bon enfant qui invite au partage, un public plus chaleureux et tellement moins guindé qu’ailleurs, plus jeune aussi, plus mélangé. La recette ? Fort simple au demeurant: l’excellence (le « Philar » est en ce sens dans les premiers), une entente et une cohésion entre les musiciens (ils en parlent d’ailleurs avec enthousiasme) et, du coup, une belle complicité avec le public. Le soir du 1er avril, il n’est que d’écouter les spectateurs scander une fanfare finale de l’orchestre en hommage à Elisabeth Balmas, le remarquable violon solo qui prend sa retraite, pour comprendre qu’il existe un esprit « Philhar » et qu’il est précieux. Voilà pourquoi, sans doute, cet orchestre est capable d’attirer une salle aussi garnie pour un programme aussi peu « grand public ». Car il faut bien l’avouer, Tippett et Barber à l’affiche, ça ne rameute pas forcément les foules.
 
Mais le public est venu en nombre et il comprend, dès le début du concerto, sous la direction attentive de Steuart Bedford, qu’il va vivre un moment exceptionnel. Quelle musique, et quel soliste ! Le jeune violoniste Nemanja Radulovic (il a 26 ans) attaque la sublime phrase qui ouvre l’œuvre de Barber avec un lyrisme et une rage de vivre saisissants. Et la nostalgie poignante avec laquelle il répond au bouleversant lamento du hautbois solo (Olivier Doise) n’est que le prélude à l’incendie qu’il allume dans le feu d’artifice du presto final, hymne échevelé à la vie envers et contre tout, qui exige du soliste une virtuosité à toute épreuve. L’une des plus belles interprétations de ce concerto qu’il nous ait été donné d’entendre. La salle est comme suspendue, avant de clamer son émotion et d’ovationner l’artiste qui, avec la complicité de plusieurs chefs de pupitres, nous gratifie du thème si justement choisi de La Liste de Schindler d’Itzahk Perlman et d’un 3e Caprice de Paganini, ébouriffé, qui met la salle en délire.
 
Après l’entracte, on attend avec impatience A Child of our Time, un oratorio monumental rarement interprété, composé par Michael Tippett, en hommage à un jeune résistant juif dont l’action fut le prétexte à la Nuit de Cristal. Dans les années 80, l’œuvre était encore synonyme de musique contemporaine complexe mais accessible à un large public, grâce aux negro-spirituals que Tippett a arrangés et orchestrés et qui terminent chaque partie comme les chorals de Bach dans les Passions. Qu’en est-il aujourd’hui ? Dans l’ensemble, l’œuvre a gardé toute sa vigueur, malgré la complexité et l’enchevêtrement de certains épisodes orchestraux où le propos se délaye et où on perd le fil. En cet écheveau, les negro-spirituals sonnent alors comme une action de grâce et la musique de Tippett s’épure. Le superbe humanisme qui s’en dégage est chanté de manière bouleversante par le chœur de Radio France. En ce sens A Child of our Time reste le chef d’œuvre du compositeur anglais, avec, sans doute, son King Priam qu’Antoine Bourseiller avait fait triompher à l’Opéra de Nancy en 1988. Il a composé, par la suite, des œuvres infiniment plus compliquées et hermétiques, comme l’opéra The Knot Garden, où musique « savante » rime hélas avec ennui.
 
Dans son oratorio, Tippett fait la part belle aux chanteurs, tout en ne leur facilitant pas la tâche : orchestre énorme, tessitures redoutables pour la soprano et le ténor, qui requièrent des voix larges et aiguës. Le quatuor vocal réuni pour l’occasion relève fièrement le défi: la basse Jonathan Lemalu, la mezzo Nora Gubisch dont le timbre et la personnalité font merveille dans cette musique, Kim Begley, ténor dramatique aux aigus éclatants et Indra Thomas, soprano lumineux dont la voix s’épanouit jusque dans la tessiture la plus tendue. Une soirée rare à marquer d’une pierre blanche.
 

 

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