C’est avec Le Barbier de Séville conçu par Damiano Michieletto que l’Opéra Bastille ouvre sa nouvelle saison. Créée en 2010 à Genève, puis à Paris en 2014, cette production a été accueillie d’emblée avec un enthousiasme qui ne s’est jamais démenti au fil des diverses reprises. Celle-ci ne fait pas exception si l’on en juge par l’ovation qui a salué l’ensemble des protagonistes au rideau final. Il faut dire que le spectacle, qui n’a pas pris une ride, repose sur une idée toute simple : l’unique décor, réalisé par Paolo Fantin, est constitué de trois immeubles gigantesques disposés face au public. Celui du centre, le plus large, est placé sur une tournette, ce qui permet, lorsqu’elle se met en marche, de dévoiler la cage d’escalier et l’intérieur des différentes pièces. Au rez-de-chaussée de l’immeuble côté jardin se trouve un bar à tapas avec une terrasse. Le metteur en scène italien a transposé l’action dans l’Espagne contemporaine et plus particulièrement à l’époque de la Movida, soit au début des années 80 comme en témoigne le poster de Robert Redford qui orne l’un des murs de la chambre de Rosine. Les personnages, quand ils ne sont pas dans la rue ou attablés au bar, sont en perpétuel mouvement, courant d’un lieu à un autre au rythme de la musique, grimpant ou descendant les escaliers avec une précision métronomique qui rappelle les films burlesques de années 30 tandis qu’il règne dans ce quartier une ambiance qui n’est pas sans évoquer les premiers films de Pedro Almodovar.
© Albert Facelly
Pour cette sixième reprise, c’est une équipe entièrement renouvelée, à l’exception de Nicola Alaimo déjà présent en 2015, qui nous est proposée, essentiellement constituée de jeunes chanteurs à l’orée d’une carrière prometteuse. Membres de la troupe lyrique de l’Opéra, Amin Ahangaran et Isobel Anthony tirent leur épingle du jeu dans leurs rôles respectifs. Lui, campe un Fiorello à la voix sonore, elle, une Berta déjantée qui, lorsqu’elle ne se fait pas coiffer par Figaro, se fait lutiner dans sa chambre par un bellâtre rencontré au bar. Son air « Il vecchiotto cerca moglie » chanté avec un humour réjouissant lui vaut une belle ovation. En revanche Adolfo Corrado campe un Basilio beaucoup trop sérieux dont on aimerait qu’il « se lâche » davantage sur le plateau d’autant que sur un plan vocal sa prestation est remarquable. Sa « Calunnia », très applaudie, met en valeur son timbre superbe, son registre grave solide et son legato impeccable. Etoile montante du chant Rossinien, Jack Swanson fait des débuts prometteurs à Paris. Il aborde avec prudence son air d’entrée « Se saper voi bramate » qui le cueille à froid mais acquiert de l’assurance tout au long de la soirée jusqu’au redoutable « Cessa di più resistere » où sa virtuosité sans faille, la précision et l’aisance de ses vocalises ainsi que son art des nuances provoque l’enthousiasme d’un public conquis. Lea Desandre reprend le rôle de Rosine qu’elle avait abordé avec succès en 2019 à Rouen. Depuis, sa voix a gagné en rondeur et en volume ce qui lui permet de se faire entendre sans peine dans le grand vaisseau de Bastille. Très à l’aise sur le plateau, elle campe une Rosine espiègle et volontaire qui respire la jeunesse et la joie de vivre. Vocalement son interprétation témoigne d’une technique sans faille, vocalises et trille irréprochables, longueur du souffle, art de la nuance, magnifiés par un timbre au charme irrésistible. Elle retrouve en Huw Montague-Rendall un partenaire avec qui elle a partagé la scène à plusieurs reprises notamment la saison dernière au Théâtre des Champs-Elysées pour un récital à deux voix, consacré à Mozart et Rossini. Tout au long de la soirée, leur complicité est évidente. Le baryton anglais que l’on a pu applaudir en juin dernier à Garnier dans Cenerentola, domine le plateau par son indéniable présence et l’aisance avec laquelle il occupe la scène, courant, montant et descendant les étages dans une course effrénée, sans jamais paraître fatigué. Sa voix chaude et bien projetée, sa maîtrise de la grammaire belcantiste et la subtilité de son incarnation, constituent un régal de chaque instant. Quant à Nicola Alaimo, il reprend avec bonheur l’un des rôles qui ont fait sa gloire. L’ampleur de sa voix, la virtuosité éblouissante avec laquelle il affronte les difficultés de sa partie, son extraordinaire maîtrise du chant syllabique mené à vive allure lui permettent de livrer une prestation de haut vol. A cet égard son interprétation ébouriffante de « A un dottor della mia sorte » met la salle en délire. On admire également sa diction impeccable et la subtilité de ses récitatifs. Son Bartolo, quasiment sans rival aujourd’hui, parvient à être truculent sans être ridicule. Une grande leçon. Saluons enfin la prestation irréprochable des chœurs, préparés par Alessandro Di Stefano.
Au pupitre, Jader Bignamini propose une direction fluide et nuancée avec des tempos contrastés. Son ouverture, sans effets faciles, est un modèle de bon goût. Toujours attentif aux chanteurs qu’il veille à ne jamais couvrir, il accélère subtilement le rythme lors des finals, notamment celui du premier acte mené à un train d’enfer.

