Succulent et jubilatoire !

The Telephone / Amelia al ballo - Monaco

Par Maurice Salles | dim 27 Octobre 2013 | Imprimer
 
Aux saluts, on paraphraserait bien la Périchole si son euphorie n’était liée à l’ingestion de délices matérielles ! La nôtre, en ce dimanche après-midi, tient à l’heureuse rencontre entre la musique de Gian Carlo Menotti et le spectacle conçu par Jean-Louis Grinda, dont la mise en scène épouse en effet les moindres des facettes d’une composition kaléidoscopique à la vitalité pimpante et à l’invention si malicieuse qu’on ne peut lui résister. Ce que l’on voit est aussi délectable que ce que l’on entend, et évidemment ne le serait pas si les artistes ne traduisaient de manière aussi spirituelle les intentions du compositeur et leur traduction scénique. Bien que séparées par une décennie les deux œuvres sont de la même veine, même si l’orchestration de The Telephone fait appel à un piano et à des percussions et si les citations deviennent parodiques quand dans Amelia al ballo elles ont une fonction simplement ludique. On pourrait sans doute s’extasier sur la clairvoyance de Menotti, qui en 1947 annonce l’omniprésence dans notre vie des nouvelles techniques de communication, quand ses détracteurs lui reprochaient, quitte à être de mauvaise foi, de n’écrire que des œuvres de divertissement passéistes. Mais Menotti, en aristocrate de l’esprit et en homme du monde, aurait craint d’ennuyer en se prenant au sérieux. L’œuvre se présente comme une pochade autour de la futilité féminine, caractérisée par des travers bien connus, l’incontinence verbale et l’égocentrisme qui rendent Lucy comme sourde à ce que lui dit même un proche, un intime, au risque de compromettre son bonheur futur. C’est tout l’art du Menotti librettiste de lier comme naturellement l’enchaînement, dans une accumulation cocasse, des retards successifs que l’inconscience de la jeune femme oppose à l’insistance de son amoureux – et celui du musicien de traiter ces épisodes avec une ironie qui prend la forme sonore de la numérotation au cadran ou par des changements rythmiques où la volubilité la plus vive, accompagnée de fioritures vocales exacerbées, cède la place au récit concentré qui parodie celui de Leonora du Trouvère, dans un flux musical dont la verve ne cesse de surprendre et de ravir sans pour autant être jamais bavard. Micaëla Oeste, remise du grave malaise qui avait fait craindre l’annulation et avait contraint Jean-Louis Grinda à modifier l’ordre du diptyque, prête à Lucy la grâce physique de la jeune écervelée exemplaire, et sert avec brio les requis divers de l’écriture, du lyrisme le plus touchant aux acrobaties border line. Elle incarne le personnage avec une finesse qui la rend insupportable, et toute notre sympathie est acquise à Ben, l’amoureux qui ne parvient pas à déclarer sa flamme, auquel le baryton coréen Aldo Heo prête un empressement maladroit des plus convaincants et un lyrisme – quand le personnage parvient à l’exprimer – très juste. Il faut dire que ce jeune homme participait à la création de la production à Valence, où il suit le cours de perfectionnement donné par Plàcido Domingo.
Ce dernier, faut-il le rappeler, est à l’origine de cette production. Le ténor qui créa en 1986 le Goya écrit pour lui par Menotti a-t-il voulu rendre hommage au compositeur décédé à Monaco en 2007 ? Comme toujours avec cet artiste protéiforme le projet lui permet de mener à bien plusieurs objectifs, en particulier assouvir sa passion pour la direction d’orchestre et offrir un tremplin professionnel à de jeunes chanteurs. Sur le thème de l’éternelle futilité féminine, Menotti met en scène en 1937 une femme prête à tout pour ne pas rater un événement mondain dans un enchaînement de vaudeville porté par une musique d’une effervescente alacrité, où les épanchements lyriques ne sont que des pauses dans l’assouvissement de l’idée fixe. N’ayant pas connu la dame dont Menotti s’inspira, on pense à la duchesse de Guermantes, et l’aspect visuel du spectacle favorise cette dernière association, les décors de Manuel Zuriaga et les costumes de José Maria Adame s’inspirant nettement de l’art déco et même du design, pour les luminaires dansants. La variété des formes et des couleurs ne crée pourtant aucune cacophonie, et c’est une impression d’élégant pastiche que donne le spectacle, en accord parfait avec une composition où le jeune diplômé de l’Institut Curtis exploite sans vergogne les ressources de son érudition musicale dans un discours d’un aplomb et d’un charme irrésistibles. La cible, cette Amelia si futile qui ment comme elle respire et qui après avoir assommé son mari accusera son amant qu’elle niera effrontément connaître, il la dote d’un ramage susceptible d’en faire une nouvelle Circé, d’attendrir, de désarmer, de séduire, de captiver. Norah Amsellem joue le jeu avec délices et sa fausse candeur, ses adresses au public, en font la séduction même, malgré quelques tensions initiales dans l’aigu et une diction perfectible. Le commissaire de police qui s’offre à ses genoux à la conduire au bal – le personnage, campé magistralement avec la distance ironique nécessaire par Giovanni Furlanetto, est inspiré de Dick Tracy et est flanqué d’un cop de bande dessinée qui agite sa matraque - en est la dernière victime. Le mari est le jeune baryton chilien Javier Arrey qui semble promis à un bel avenir : présent à la création il est lauréat du programme Domingo-Cafritz pour les jeunes Artistes de l’Opéra de Washington. Son rival est incarné par le ténor roumain Ioan Hotea, à la jolie pâte vocale. Karine Ohanyan, en mondaine prête à partir pour le bal, est la mouche du coche qui contribue à augmenter le stress d’Amelia. Celle-ci tourmente ses caméristes, issues du chœur de l’Opéra, dont quelques membres surgiront en curieux attirés par le scandale et prêts à témoigner de ce qu’ils n’ont pas vu. Là encore la rapidité du livret et son traitement musical sont d’une efficacité qui comble et la proposition scénique de Jean-Louis Grinda séduit et convainc. La précision des interprètes a permis de les savourer.
 
 
Vocalement, elle est toute leur : car si un chanteur est dans la fosse, il ne lève pas les yeux de la partition. On aura déjà compris, par le plaisir éprouvé, combien la direction de Plàcido Domingo rend justice aux compositions de Menotti et les illumine savoureusement. Mais il n’en est pas moins surprenant de ne le voir à aucun moment donner une indication aux chanteurs. Sans doute se fie-t-il à leur musicalité ? La réussite semble lui donner raison ! Débonnaire, le maître reçoit avec la simplicité des grands l’hommage unanime de la fosse, de la salle et du plateau, prolongeant ainsi par son charme personnel celui d’une représentation dont on sort comblé !