Tragédienne à la scène aussi

Récital - Paris (Favart)

Par Christophe Rizoud | mar 10 Avril 2012 | Imprimer
 

 

Il y a parfois entre le disque et la scène autant de distance qu'entre le rêve et la réalité. Ainsi, on sait le formidable succès de la série Tragédiennes par le tandem Gens/Rousset. La démarche est au CD ce que Les aventuriers de l'arche perdue sont au cinéma : un succès à épisode. Notre confrère Laurent Bury écrivait ici même à l'occasion de la sortie du dernier volume de la collection, le troisième : « ce genre de témérité n’est-il pas ce qui tire le monde lyrique d’une routine où il risquerait autrement de s’enliser ? » (voir recension). De là à ce que ces pages brillamment enregistrées conservent leur impact en concert. A vérifier.

 

Dans le cadre idéal de la Salle Favart, Véronique Gens choisit d'attaquer la soirée avec l'air d’Ina extrait d’Ariodant d’Etienne-Nicolas Méhul, qui ouvrait déjà son dernier récital au disque et qui permet une habile transition du parler au chanter. Le ton est donné, celui même qui présidait aux trois recueils de Tragédiennes : noble, distingué, d’une distinction paradoxale faite de réserve et d’assurance, élégant, racé avec un sens du mot et de la phrase qui dans ce répertoire s’avère indispensable. La diction évidemment ; le texte épouse avec un naturel enthousiasmant le discours orchestral. Serments héroïques où l’on parle de grecs, de dieux, de fureur et de vengeance. Tragédienne mais aussi patricienne. Il y a dans l’allure de Véronique Gens une prestance que l’on retrouve dans l’interprétation. La voix, sans être d’une longueur et d’une souplesse hors du commun, possède l’égalité et le galbe que réclament ces partitions drapées dans leur grandeur. On aime d’ailleurs dans la première partie le contraste formé par ce chant au port altier et la direction torrentueuse de Christophe Rousset. Le marbre ondule, le gypse s’anime. Gluck, pris à toute berzingue, pourra sembler un sacrilège. Qu’importe. L’imprécation d’Iphigénie est un tsunami qui balaye toutes réserves sur son passage.

En délaissant les temples classiques pour les palais romantiques, la deuxième partie réserve de plus grandes joies encore et accuse dans le même temps les limites de la démarche. Les Talens Lyriques, qui baignaient jusqu’alors dans leur élément, butent sur un répertoire qui n’est plus vraiment le leur. Les cuivres se désagrègent, les bois se corrodent. On a dans Berlioz et Verdi l’habitude d’une pâte sonore plus riche et soyeuse. Au contraire de l’orchestre et à l’image de la robe qu’alors elle ose – décolletée et fendue des pieds jusqu’en haut de la taille –, la voix de Véronique Gens semble se libérer davantage. L’air de Fides relève de l’anecdote. Les couleurs d’un soprano, fût-il falcon, ne sont pas celles que l’on attend dans un rôle écrit à l’intention de Pauline Viardot. « Adieu, fière cité » s’affirme d’une autre trempe. Majesté et force de l’expression. Toujours cet art de dire qui apparaît encore plus patent dans cette page sublime où la reine de Carthage passe violemment de la rage au désespoir. Tragédienne et souveraine, ainsi que l’expose une Elisabeth de Valois au medium solide et au grave assuré. Si l’aigu pris à froid s’arc-boutait tout à l’heure sur l’air de Médée dans Thésée de Gossec, il est ici éclatant. Les deux bis choisis témoignent de la générosité de l’interprète : d’abord la longue scène de Catherine d’Aragon dans Henri VIII (plus de 10 minutes), toute de nostalgie et de douleur assumées, puis la cantate Herminie composée à moins de 20 ans par Juan Crisóstomo de Arriaga où l’on retrouve la fièvre ensorcelante du chant. Tragédienne, oui. Magicienne aussi.

 

La vidéo du même concert enregistré à Venise est disponible sur Arte Live Web.

 

 

 

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