Un menu plaisir pour le prix de deux

Gigogne s’en va-t’en guerre - Paris (Favart)

Par Laëtitia Stagnara | jeu 20 Mai 2010 | Imprimer
Gigogne s’en va-t’en guerre
ou
“la Nouvelle Parodie de Pierrot-Cadmus”
 
La Provençale
Ballet de Jean-Joseph Mouret créé en 1722
&
La Fille mal Gardée
Parodie par Egidio Duni sur un livret de Charles-Simon Favart créé en 1758
 
Maurice Van den Broeck : Scénographie
Dominique Louis : Costumes
 
Maurice Van den Broeck : Décors
Dominique Louis : Costumes
 
Hermione : Stéphanie Gouilly (soprano)
Cadmus : Vincent Goffin (comédien)
 
 
 
Léandre et Lindor : Stéphan Van Dyck (ténor)
Nérine : Aurélie Franck (soprano)
Florine : Stéphanie Gouilly (soprano)
Bobinette : Vincent Goffin (comédien)
Crisante et Le Magister : Thierry Vallier(barython)
 
Jean-Luc Impe : Direction musicale
Catherine Daron (traverso)
 
 
Jean-Luc Impe (théorbe)
 
Guillaume Jablonka : Danseur et chorégraphie
Nathalie Adam : Danseuse$
 
Ensemble des Menus Plaisirs du Roy
Jean-Luc Impe : Mise en scène et direction musicale
 
Paris, Centre Wallonie-Bruxelles, 20 mai 2010, 20h
Paris, Opéra Comique, 13 avril 2010, 20h
 


 
 

 
Comme pour brocarder l’institution monarchique homonyme, la compagnie des Menus Plaisirs du Roy, créée par Jean-Luc Impe, musicologue baroque, s’emploie à faire revivre le théâtre forain tel qu’il était pratiqué dans les foires Saint Germain et Saint Laurent de la première moitié du XVIIIe siècle. Remontant ainsi aux origines de l’opéra comique, la troupe explore les recoins de la parodie lyrique, les contours de la satire musicale, les expressions du burlesque et de la raillerie chansonnée.
C’est précisément à cette époque que le théâtre forain connaît son heure de gloire : après la fermeture de l’Opéra Italien en 1697, les comédiens forains, s’emparant du répertoire bouffe et des personnages de la Comedia dell Arte professionnalisent leur art, sous l’œil inquiet de la Comédie-Française et de l’Académie Royale de Musique, qui cherchent à faire taire par tous les moyens cette nouvelle concurrence. Aussi, afin de contourner les décrets successifs réduisant leur pratique, les forains déploient mille ruses et savants stratagèmes, mêlant jargon, pantomimes, gromelo, écriteaux et marionnettes, et contribuent ainsi à définir le vocabulaire drolatique et le jeu d’acteur propre à l’opéra-comique.
 
C’est cette lutte entre Académies et théâtres forains que Gigogne s’en va-t-en guerre , au Centre Wallonie-bruxelles de Paris, , nous narre : la troupe de comédiens de Dame Gigogne tente désespérément de représenter Pierrot-Cadmus, parodie de l’opéra de Lully, Cadmus et Hermione, sans cesse interrompue par les interdictions du commissaire du Chatelet.
De même, à l’Opéra Comique, la troupe des Menus Plaisirs rend compte de toute l’inventivité du théâtre forain en présentant au cours d’une même représentation, l’œuvre originale et sa parodie : La Provençale, première entrée de l’opéra-ballet Les Fêtes de Thallie de Jean-Joseph Mouret, relate l’infortune de Florine à qui son vieux tuteur laisse croire qu’elle est laide afin de mieux la dominer, avant que le beau Léandre ne vienne sauver la jeune fille. Son pastiche, La fille mal gardée de Egidio Duniet Charles-Simon Favart est considérée comme le premier opéra-comique qui donne une forme autonome au genre : entièrement composée, écrite en prose, ariettes et vaudevilles, elle suit fidèlement la trame de son modèle tout en caricaturant à outrance chacun des personnages.
 
Le projet de la troupe est tout à fait séduisant et de prime abord assez bien mené grâce notamment à l’acteur principal, l’hilarant Vincent Goffin. Personnage schizophrène, il joue tour à tour les narrateurs-poètes, Dame Gigogne patronne de foire, Crisante tuteur perfide, ou Bobinette la vieille duègne. Sans jamais changer de costume, il se mue en chacun, grimé de ses seules mimiques. Travestissant sa voix et son corps de mille façons, il utilise jusqu’à ses mollets en guise de marionnettes.
 
L’ensemble instrumental des Menus Plaisirs du Roy contribue également à ce succès. Placés sous la direction de Jean-Luc Impe, les musiciens prennent activement part à la pièce. Assis sur scène, côtés jardin, ils répondent en musique aux exigences des comédiens, interprétant la musique de Mouret et de Lully arrangée pour une formation réduite (deux traversi, un violon, une viole de gambe, un théorbe, une percussion, un clavecin dans le premier spectacle, un traverso et un théorbe dans le deuxième) ou encore des vaudevilles d’Exaudet ou des variations instrumentales de Corrette. Une fois passée la surprise d’un diapason étonnamment bas – inférieur à 415 dans La fille mal gardée –, nous sommes rapidement contentés par la richesse musicale de cet ensemble. A commencer par Catherine Daron, dont le traverso allie les couleurs sombres des instruments en bois, à un grand raffinement dans l’aigu causé par le jeu de « travers ». Souple dans son émission, agile dans ses intonations, la flute baroque dialogue avec le théorbe de Jean-Luc Imbe, dont le timbre large, rond et chaleureux, la puissance des médiums et des graves façonnent l’architecture musicale de l’ensemble.
 
Quant aux chanteurs de la troupe, leur instrument s’accorde assez justement au répertoire, à la frontière entre l’art savant et l’art populaire. Il est vrai qu’on aurait pu souhaiter plus de rigueur dans la justesse, plus de richesse dans le timbre des voix, plus d’aisance dans les registres extrêmes, plus de stabilité dans les attaques. Mais en définitive, l’exercice est propre et bien mené, alliant technique vocale baroque et effets comiques. Stéphanie Gouilly notamment est particulièrement convaincante dans les rôles d’Hermione et de Florine. Sa voix de soprano claire et gracieuse, habile dans l’ornementation, nous offre quelques beaux arie tels que « Mer paisible », ou « Mon cœur a senti qu’il était impossible d’éviter l’amour ». Le duo « Ah friponne je te tiens » mené avec le baryton Thierry Vallier est bien enlevé, et les formes vocales plus complexes en quatuor (« Qu’ils y fassent briller leurs charmes »), ou quintette (« Voilà donc la récompense »), ne manquent pas de charme.
 
Les intermèdes chorégraphiques sont assurés par deux danseurs baroques, Nathalie Adam et Guillaume Jablonka de la compagnie Divertimenty. Le ballet, réglé par Jablonka dans le style de l’époque n’a pas de prétention historicisante, mais pastiche au contraire les pirouettes et rigaudons académiques.
 
En fait, de deux spectacles, nous n’avons droit qu’à un seul puisque le second  - Gigogne s’en va-t-en guerre - est fait d’emprunts considérables au premier – La Fille mal gardée. A l’image des théâtres ambulants, les décors sont réduits à l’essentiel, tant et si bien qu’ils sont interchangeables d’un spectacle à l’autre ;les costumes sont rigoureusement les mêmes pour les deux représentations ; pas un pied du prologue versifié ne diffère, à l’exception de la présentation des personnages ; plusieurs airs sont chantés deux fois comme « la chatte miaule » ; certains effets comiques un peu lourds, sont servis et resservis encore jusqu’à écœurement, tels le canon de Pachelbel en version rap en latin de cuisine ou les pets sonores du vieux Crisante.
 
En définitive, il ne faut pas abuser des bonnes choses. Celui qui avait vu La fille mal gardée pouvait se dispenser de Gigogne s’en va-t-en guerre, et inversement. En ce qui nous concerne nous espérions la deuxième fois une rareté, une excentricité, une surprise, une baroquerie ; nous attendions une parodie de l’art académique, bien disposée à ne pas la juger selon les règles académiques, nous guettions l’inédit, et voilà que l’on nous sert une redite, du réchauffé, deux spectacles pour le prix d’un. Voilà qui est décevant !
 
Laëtitia Stagnara

 

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