Une affaire de goûts

Les Boulingrin - Paris (Favart)

Par Christophe Rizoud | mer 12 Mai 2010 | Imprimer
 
La complicité entre les deux hommes ne date pas d’hier mais l’arrivée de Jérôme Deschamps à la tête de l’Opéra Comique a permis de concrétiser leur désir de travailler ensemble. La pièce de Courteline, Les Boulingrin, créée à Paris en 1898, s’est rapidement imposée comme un terrain de rencontre idéal. De dimension réduite, elle narre les mésaventures de Monsieur Des Rillettes, un pique-assiette qui, comptant prendre pension chez les Boulingrin, se trouve pris à son propre piège et devient la victime de ses hôtes. Après Avis de tempête, l’un de ses derniers ouvrages lyriques inspiré de Moby Dick et du Roi Lear, Georges Aperghis avait des envies d’éclat de rire tandis que l’univers étriqué et absurde des Boulingrin ne pouvait que séduire le fondateur des Deschiens.
 
Bien que le fruit de leur collaboration soit affaire de goûts, reconnaissons la qualité du travail présenté. L’originalité et l’efficacité du dispositif scénique d’abord : une maison de poupée, six cases sur deux étages à l'intérieur desquelles au lever de rideau prennent place dix instrumentistes, percussions piano et accordéon au rez-de-chaussée, flûtes, clarinettes et saxophones au premier, cors et violoncelles au second. Une des cases sert de petit salon aux Boulingrin mais l’essentiel de l’action se passe sur l’avant de la scène, devant le décor. Le mouvement des personnages suit la pulsation haletante de la partition et de la pièce. La scène de ménage finale – chute d’armoires et incendie de la maison – en forme le volet le plus spectaculaire.
Pour traduire l’univers grinçant de Courteline, Georges Aperghis a imaginé une musique qui ne l’est pas moins, une toile de fond oppressante et continue tissée par l’orchestre, sans que jamais un instrument n’émerge du magma sonore. Couleur et rythme uniformes renforcent l’impression d’un rideau opaque contre lequel viennent buter les mots de l’auteur, comme une écriture à l’encre noire sur un papier de riz. Le traitement vocal s’apparente à un parlé-chanté, plus parlé que chanté d’ailleurs, ce qui est dommage lorsque l’on dispose d’interprètes comme Jean-Sébastien Bou et Doris Lamprecht. A défaut, l’un comme l’autre trouvent ici matière à exposer leurs remarquables talents de diseur et d’acteur. Dans cet univers dénué de lyrisme, les onomatopées représentent pour les artistes le moyen le plus musical de s’exprimer, la tradition des ensembles, propre à l’opéra bouffe, se réalisant à travers elles. C’est particulièrement vrai pour Félicie, Donatienne Michel-Dansac mi soubrette, mi poupée mécanique, dont les répliques se limitent à la première scène mais qui reste présente sur le plateau tout au long de la pièce, commentant l’action par de petits cris aigus. Dans le même esprit, le souffle et le grognement sont deux composantes majeures du vocabulaire de Des Rillettes. Lionel Peintre ne parait pas toujours très à son aise dans le rôle, inconfortable il est vrai, du souffre-douleur. En horloger accaparé par la mécanique complexe de la partition, Jean Deroyer conduit l’ensemble avec une virtuosité impressionnante.
 
Affaire de goûts, écrivions-nous avant de reconnaître les mérites de cette création. Avouons que le nôtre, épris d’harmonie et de mélodie, trouva peu à se satisfaire durant l’heure et quart que dure l’ouvrage. A vrai dire, deux répliques seulement rencontrèrent en nous un juste écho : l’une lancée par Monsieur Boulingrin à bout de nerf, « Est-ce que ça va encore durer longtemps ? », et, surtout, un « Silence ! » hurlé par Madame Boulingrin, qui, malheureusement pour nous, ne fut pas suivi d’effet.
 
 

 

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