Fuck the Queen

The Fairy Queen in Progress - Hardelot

Par Laurent Bury | jeu 25 Juin 2015 | Imprimer

Oubliez le Songe d’une nuit d’été de la BBC que vous avez pu voir diffusé sur France 3 dans votre enfance, oubliez les différentes productions de The Fairy Queen que vous avez pu applaudir ici ou là, cette Reine des fées-ci ne ressemble à aucune autre. D’abord, douze artistes en tout et pour tout, pour un semi-opera en cinq actes incluant de nombreux divertissements, est-bien raisonnable ? Non, et c’est ça qui est formidable. Déjà, quatre comédiens pour A Midsummer Night’s Dream, c’est de la folie. Mais le pire, c’est que ça marche à merveille ! Il faut sur ce point saluer le brio avec lequel le texte a été adapté, certes au prix de quelques coupes, mais l’essentiel de la pièce est là. Même le groupe d’artisans-comédiens n’a pas entièrement disparu, puisque le spectacle s’ouvre précisément sur la scène où ils découvrent leurs rôles. Ici, ce sont les quatre comédiens de la compagnie Deracinemoa qui prennent connaissance du texte qu’ils vont interpréter, et l’on comprend tout de suite qu’il faut s’attendre à tout. Le rôle de Titania, reine des fées, sera confié non pas à une, mais à un interprète, au grand dam de l’unique actrice de la bande ; et parmi les deux couples d’amoureux, le directeur de la troupe, Laurent-Guillaume Delhinger, se réserve le personnage d’Hermia, non sans une légère modification du texte shakespearien, puisque Hermia devient... Boris. Il serait trop long, et trop cruel pour ceux qui n’ont pas encore vu ce spectacle appelé à tourner, de détailler l’enchaînement d’effets comiques meurtriers qui découlent de ce point de départ (et auxquels le public est à plusieurs reprises invités à participer), on se contentera donc de saluer bien bas les quatre comédiens qu’on espère dotés de ressources suffisamment inépuisables pour être aussi déchaînés chaque fois qu’ils donneront une représentation de cette Fairy Queen in progress.

Pourquoi in progress ? Peut-être pas parce qu’elle est appelée à évoluer, encore que, mais surtout parce que, musicalement, il s’agit d’un spectacle tout à fait expérimental, qui mêle la musique de Purcell à celle de quelques autres (là encore, on gardera le secret) et l’exploite aussi comme base d’improvisations jazzistiques. De la partition originale, les morceaux les plus célèbres se retrouvent, et on admire l’ingéniosité avec laquelle ces airs ont été insérés dans le déroulement de la pièce de Shakespeare. C’est probablement Johan Farjot et Arnaud Thorette qu’il faut féliciter, en l’occurrence, notamment pour l’arrangement permettant à seulement quatre instruments (dont le saxophone, que Purcell ne pouvait évidemment pas avoir envisagé) de donner à entendre cette musique de façon aussi convaincante. L’improvisation ne porte que sur des extraits instrumentaux, et les passages chantés respectent la partition, avec une minime entorse pour l’impayable duo de Corydon et Mopsa, où une troisième voix est insérée. Pour les voix, on a fait appel à quelques-uns des artistes qui fréquentent le plus ce répertoire en France à l’heure actuelle. Habitué du baroque français comme anglais, le ténor Jeffrey Thompson interprète l’air de l’automne et brille en particulier dans la reprise du quatuor « If love’s a sweet torment ». S’il n’a pas les graves insondables d’une basse, le baryton Philippe-Nicolas Martin, que beaucoup ont découvert dans la parodie pour marionnettes d’Hippolyte et Aricie, n’en défend pas moins ses airs avec beaucoup d’art et d’élégance. Dans « I am come to make all fast », Albane Carrère déploie tant de qualités de diction et de timbre qu’on regrette de ne pas l’entendre davantage en solo au cours de la soirée. Quant à Chantal Santon, dont on garde en mémoire la prestation dans le Roi Arthur dirigé par Hervé Niquet, on admire toujours son art dans « Let me weep », par exemple, mais il semble qu’elle soit aujourd’hui à une étape-charnière de sa carrière : la voix a désormais pris une puissance et une ampleur que la soprano parvient encore à discipliner, bien que tout à fait  prête à s’orienter vers un répertoire beaucoup plus lourd.

Bien sûr, si vous avez avalé votre parapluie, il se pourrait éventuellement que vous n’appréciiez pas ce spectacle. Mais enfin, on ne sait jamais, n’hésitez pas à essayer quand même, ça ne pourra que vous faire du bien.

 

Le Midsummer Festival n'est pas fini : Il reste encore toute une série de concerts du 2 au 5 juillet. Renseignements sur le site du festival.

 

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