Averses passagères

The Mikado - Harrogate

Par Jean-Marcel Humbert | dim 23 Août 2015 | Imprimer

Le Mikado est à la fois le « Comic Opera » de Gilbert & Sullivan qui a connu le plus de succès à sa création (672 représentation d’affilée), encore le plus souvent représenté aujourd’hui, et le plus connu sur le plan international, même en France… Mais aujourd’hui son succès s’appuie sur des éléments beaucoup moins convaincants qu’à l’époque, qui connaissait un colonialisme triomphant et adorait l’exotisme de bon aloi qui en découlait. Maintenant, les choses ont beaucoup changé, et c’est surtout un public vieillissant qui vient essayer de retrouver ses souvenirs d’enfance : qui en effet, en Angleterre tout particulièrement, n’a pas joué à l’école dans une production de fin d’année du Mikado ?

Paradoxalement, ou pour toutes ces raisons, l’œuvre est difficile à monter. En effet, malgré sa notoriété, elle n’est pas très bien construite : dès le premer acte, les plus belles cartouches on été brûlées, de sorte que le second acte se traîne sans éveiller d’intérêt majeur, sinon pour l’arrivée tardive du Mikado, et pour quelques-uns des morceaux musicaux les plus réussis. Et dès lors, pour retenir l’attention, il faut vraiment donner à fond dans le jeu théâtral, les accessoires et les mouvements scéniques. Et il faut choisir entre deux options : soit mettre l’accent sur le japonisme archéologique, ce qu’avait fait avec bonheur la Compagnie D’Oyly Carte en 1926 comme on peut le voir sur un film promotionnel, et à d’autres reprises par la suite, soit repenser l’argument et le transcrire avec décalage, comme l’a fait avec un art consommé l’Australian Opera de Sydney en 1987 (toujours disponible sur DVD).

Ce soir, la production a tout misé sur les costumes, et peu sur le décor, surtout au second acte, qui fait bien pauvre. Mais son grand mérite est d’avoir un peu dépoussiéré le propos visuel grâce aux costumes élégants de Tony Brett mêlant le rouge, le noir et le blanc, encore que l’on puisse regretter que toutes les jeunes femmes soient habillées absolument de la même manière, de sorte que si l’on est en fond de salle, on ne distingue pas qui est qui (sauf par ce que chacune chante). Surtout, sa grande qualité est de ne singer ni ne pasticher le Japon en une « japoniaiserie » de pacotille. Tout y est clair et simple, et même si les époques se mélangent un peu comme il est devenu de règle au théâtre, rien n’est ridicule.


Richard Gauntlett, « I've Got a Little List » © Festival International Guilbert & Sullivan / Photo Jean-Marcel Humbert

Les chœurs d’hommes et de femmes, au début du premier acte, sont remarquablement en place, et chantent et dansent à la perfection sur la chorégraphie de Phillip Aiden. La mise en scène de John Savournin, en elle-même, est relativement efficace quand elle touche aux ensembles. Mais dès qu’il s’agit de moments où il aurait fallu ménager des zones de jeu et adapter le plateau à l’évolution de l’histoire, elle est beaucoup moins convaincante, au point qu’après l’entracte, un véritable ennui s’installe. Mais peut-être doit-on mettre cela sur le compte de la fatigue qui ne peut pas ne pas avoir de prise sur une troupe et des solistes qui jouent en quatre jours quatre opéras différents, dont deux – dont Le Mikado – en matinée et en soirée.

Cela est particulièrement flagrant au second acte dans le duo Katisha / Ko-Ko, perdu sur le plateau. De ce fait, pas grand-chose ne passe (en dehors de « Titwillow »), alors que c’est un des moments d’émotion de la partition. Il semble que la direction d’acteurs soit laissée un peu à ce que chacun connaît de son métier, et comme on a vu quatre jours de suite la plupart d’entre eux dans des rôles différents, on commence à connaître les ficelles qu’ils emploient, d’autant qu’ils sont les titulaires des même rôles dans d’autres productions qui tournent dans le Royaume Uni. Le Mikado aurait été joué en tête de série, peut-être l’effet eut-il été différent.

Les deux amoureux Nanki-Poo (Robin Bailey) et Yum-Yum (Claire Lees), menacés d’avoir l’un la tête tranchée – ce qui l’amène à vouloir se pendre – et l’autre d’être enterrée vivante, traversent l’œuvre avec un certain détachement scénique et vocal tempéré par leur professionnalisme, montrant bien là les risques de la routine traditionnelle. On peut en dire autant de la Katisha bien fade d’Amy J. Payne, alors que l’on avait vu quelques jours plus tôt dans le cadre du festival une jeune cantatrice universitaire (Charlotte Baly), chanter et jouer le rôle d’une manière ô combien plus convaincante.

Heureusement restent les morceaux de bravoure que tout le monde attend, et qui ne déçoivent pas : « Three Little Maids from School » est joliment défendu – même si ces petites filles perverses paraissent un peu trop sages –, par Claire Lees, Nichola Jolley et Úna McMahon. « I've Got a Little List » est également un morceau de bravoure qui revient à Richard Gauntlett, qui en profite comme il est de règle pour égratigner tous les corps politiques du moment. Et il montre dans le bel air « Titwillow » que sa palette d’interprétation est plus étendue qu’il n’y paraît de prime abord. Donald Maxwell joue le Mikado avec autant de faconde que Mr Doolittle au Châtelet dans My Fair Lady il y a quelques années. Bref, une soirée menée tambour battant par le chef David Steadman et remarquablement défendue par les seconds rôles et les choristes, mais sans réussir à nous ravir ni nous émerveiller.

 

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