Usine à fantaisie

The Pajama Game - Rennes

Par Tania Bracq | jeu 30 Janvier 2020 | Imprimer

La façade de l’Opéra de Rennes est enfumée de gaz lacrymogènes en ce soir de janvier, résonnant de façon troublante avec le conflit social qui est l’improbable sujet de ce Pajama Game. L’action de cette comédie musicale américaine écrite en 1954 – à la fin du maccarthysme – se déroule en effet dans une usine de confection de pyjamas où une demande d’augmentation cristallise les tensions entre salariés et direction.

Après avoir réjouit le public lyonnais pour les fêtes, le spectacle, coproduction entre l’Opéra de Lyon et Angers Nantes Opéra s’offre une jolie tournée dans l’hexagone.

Voilà plus de 25 ans que Jean Lacornerie défend le répertoire du théâtre musical, c’est lui qui a eu la bonne idée de monter cette œuvre méconnue en France en dépit de l’adaptation cinématographique de Stanley Donen dont Doris Day est la vedette. Avec une équipe de collaborateurs qui l’accompagne de projets en créations, il propose ici une version délicieusement acidulée où les bleus de travail prennent les couleurs de l’arc-en-ciel, tout comme l’évocation éminemment fantaisiste du travail à la chaine.


© M.Cavalca

Un trio jazz réunit un clavier, une contrebasse et des percussions qui constituent le noyau dur d’un orchestre à géométrie variable. En effet, Gérard Lecointe a fait le choix original de recruter des chanteurs instrumentistes et d’écrire ensuite l’arrangement musical en fonction des interprètes à sa disposition. Le résultat est séduisant pour l’oreille avec de délicieuses incursions dans des univers de musiques populaires, de tango… Les chanteurs passent de manière très fluide de leur poste d’instrumentiste à leur rôle scénique car l’orchestre est placé sur scène, sur un podium évoquant la salle de repos de l’entreprise.

Il n’était pas simple de donner du charme à un tel environnement et d’unifier les multiples lieux où se déroule l’action. Marc Lainé et Stephan Zimmerli ont eu l’excellente idée de se contenter d’un espace unique où 3 machines à coudre et 2 rails tournants suffisent à évoquer la ligne de production, quelques guirlandes nous emmènent au pique-nique, tandis qu’une façade amovible en avant-scène nous transporte alternativement dans un appartement ou dans les bureaux de la direction. A cet environnement sobre et gris s’opposent les costumes pimpants de Marion Benagès. Les salopettes de travail deviennent jupes fendues d’un simple zip ; elles intègrent également des éléments luminescents du meilleur effet dans le noir. Ainsi, la scène du film de 1957 – éclairée alors, uniquement à la bougie – prend une tonalité aussi contemporaine que séduisante pour l’oeil.

Si l’œuvre présente quelques défauts de rythme, Jean Lacornerie travaille tout en finesse, sans forcer les traits ou suragiter son plateau. Il multiplie les trouvailles ingénieuses et pertinentes : un dossier sensible devient enjeu de corrida ; le patron – figure éructante, déshumanisée et omnisciente – se trouve proprement désincarnée puisqu’il n’est plus qu’une voix-off tombant d’un mégaphone placé dans les cintres...

Si les chorégraphies de Raphaël Cottin sont très classiques, elles ont la saveur des bonbons petits pois de notre enfance : joyeux et colorés. Les chanteurs sont au diapason, portés par une belle énergie collective et une grande précision, indispensables dans ce type de répertoire. Les ensembles sont particulièrement réussis, jouant des clichés du genre en toute complicité avec le public qui arbore rapidement un brassage rouge de soutien à la lutte quand on doute qu’il enfilerait un gilet jaune avec une telle unanimité.

Mention spéciale pour le couple forcément improbable formé par le nouveau directeur et la responsable syndicale dont les assauts conjoints de séduction et de revendication sociale sont irrésistibles  : Dalia Constantin jouit d’un émission très naturelle et de beaux graves même si on aurait envie d’une projection plus franche. Elle fait montre d’un abattage réjouissant face à un Vincent Heden dont les aigus faciles et bien couverts profitent d’un timbre chaud de chanteur de charme. Coup de cœur également pour l’interprétation pleine d’humour et de nuances de Zacharie Saal, fantaisiste hilarant qui nous cueille de façon inattendue par des moments d’une remarquable sensibilité.

L’an prochain Jean Lacornerie proposera à l’Opéra de Rennes une Chauve-Souris que l’on espère toute aussi haute en couleurs.

 

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