Mondonville contre le Blue Monday

Titon et l'Aurore - Paris (Favart)

Par Guillaume Saintagne | jeu 21 Janvier 2021 | Imprimer

Il est difficile ce soir d’être critique. Quand le lecteur attend de lui de la rigueur, de l’exigence, du discernement, le voilà, tel un enfant, tout entier à son euphorie de retrouver un parc d’attraction dont on lui a trop longtemps interdit l’entrée. Difficile de plus de se montrer critique quand on se sent à ce point privilégié. Il devrait y être habitué, c’est le seul invité dont on accepte qu’il fasse part aussi ouvertement de son mécontentement, mais cette fois-ci le privilège ressemblait à celui des contrebandiers. Tachons néanmoins de rendre justice à tous les artistes qui méritent bien mieux que l’admiration béate du spectateur frustré.

Commençons par louer la qualité de l'écriture de Mondonville. Trop souvent, on se trouve réduit à estimer l’intérêt d’une œuvre oubliée au travers d’arguments qui soulignent son importance dans l’histoire de la musique ou du siècle. Si de tels arguments existent pour ce Titon (« sur une idée originale de la Pompadour » dirait-on aujourd’hui, l’œuvre fut de plus le fer de lance des défenseurs du style français dans la querelle des Bouffons), ils sont bien superflus pour goûter les charmes d’une partition exubérante qui s’offre avec une telle évidence. Ce n’est pas par hasard qu’elle fut la première œuvre lyrique de son auteur à avoir eu les honneurs du disque. L’orchestration est d’une richesse extrême, l’inventivité mélodique constante. L’écriture, tant instrumentale que vocale, est très exigeante, mêlant déclamation à la française et virtuosité italienne au sein d’un même air, avec un nombre de notes qui ferait pâlir l’empereur Joseph II. Alors certes le livret fait dialoguer des personnages particulièrement stéréotypés, manquant autant de finesse qu’ils débordent d’excès. Mais l’émerveillement musical est tel qu’il soutient sans peine l’attention deux heures durant. Mondonville est à la fois héritier de la grammaire ramélienne (l’apparition d’Aurore !) qu’il semble prendre un malin plaisir enrichir de sa fantaisie (l’ouverture, l’embrasement du Prologue), tant et si bien que les emportements d’Eole retranchent un peu de génie au père des stupéfiantes Boréades.

Il faut dire que les musiciens des Arts Florissants semblent particulièrement heureux de retrouver ce compositeur. Tout le charme harmonique et rythmique de la partition est souligné avec un entrain qui n’empêche jamais la finesse. On pourrait tout juste chipoter en regrettant de les voir privilégier la rondeur du son à la netteté des traits, mais c’est depuis longtemps la signature esthétique de William Christie. Ceux qui ne manquent pas de netteté par contre, ce sont les membres du chœur, qui réussissent à être constamment intelligibles sans jamais sonner petit ou précautionneux.


Emmanuelle de Negri (Palès) © Stefan Brion

C’est hélas le cas de plusieurs seconds rôles : à commencer par les trois nymphes, sorties du chœur, et comme dénudées de se trouver ainsi exposées, elles manquent de moelleux dans l’émission et de richesse de timbre pour pleinement envoûter notre berger. Précisons tout de même qu’il s’agit du moment le plus faible de cette pastorale, copie conforme des bergeries les moins inspirées de Rameau. Le Prométhée de Renato Dolcini est également à la peine avec une écriture souvent trop basse, qui le pousse à sacrifier l’émission et l’intelligibilité de son texte. L’amour très piquant et malicieux de Julie Roset fait valoir de très beaux aigus et une ligne très pure. Même éloges pour l’Aurore de Gwendoline Blondeel, même si on aurait préféré des suraigus moins durs. C’est clairement le trio Titon-Palès-Eole que Mondonville a le plus gâté. Marc Mauillon est un étonnant dieu des vents qui palie le même manque de notes grave (à la création, le même chanteur interprétait Eole et Prométhée) par une autorité toujours aussi souveraine et percutante de l’émission et une prononciation au cordeau. La Palès d’Emmanuelle de Negri le lui rend bien, toute autant expressive et insolente, voire roublarde. Enfin Reinoud Van Mechelen semble avoir mangé du lion pour interpréter celui que le livret ne transformera pas en cigale, contrairement à ce que nous dit la mythologie. A l’aise aussi bien dans les traits virtuoses finaux qu’il pare d’une héroïque virilité quasi-rossinienne (la barbe et le gabarit aidant, on croirait presque apercevoir Michael Spyres !) que dans le déchirant et entropique air du vieillissement ou les élans amoureux du premier acte, c’est le grand triomphateur de cette soirée.


Reinoud Van Mechelen (Titon), Gwendoline Blondeel (L’Aurore) © Stefan Brion

Sur la scène, Basil Twist cherche l’émerveillement par la fantaisie sans arrière-pensée. Cela ne marche pas toujours (les poupées glaiseuses du prologue lassent vite), mais distrait agréablement, on n’en demandait guère plus à ce livret galant sans ambition. Les éclairages sont élégants (surtout ceux à base de reflets), les costumes brillants et astucieux (les voiles d’Eole empruntés à Loïe Fuller, Palès débarquant avec ses béliers telle une Fricka pastorale). Ce n’est pas aussi inventif que ce qu’ont pu faire en ces mêmes lieux et dans la même veine Christian Hecq et Valérie Lesort ou Jonathan Kent, mais ces jeux de marionnettes se laissent regarder avec plaisir et amusement. Rien de tel pour soigner son Blue Monday, voir son Blue January grâce au streaming !

 

 

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