Transposition n'est pas raison

Tristan und Isolde - Anvers

Par Christophe Rizoud | sam 21 Septembre 2013 | Imprimer
 
Parmi toutes les options possibles pour représenter Tristan und Isolde, Stef Lernous, le metteur en scène de cette nouvelle production du Vlaamse Opera, a choisi la transposition. Le premier acte, censé se dérouler sur le pont du navire qui vogue vers la Cornouailles, se passe devant l'entrée d'un cinéma. A l’affiche, deux films. Le premier s'intitule Lustvolle tiere (animaux lubriques) et le second Sie leben in sünde (ils vivent dans le péché). Dans la rue, sur le sol, git nu le corps d'un homme transpercé d'une épée, la tête tranchée. Morold, qui d'autre ? Indifférente aux figurants qui s’affairent autour d'elle, Isolde, en tenue de ville, invective un Tristan plus maquereau que de raison. Kurwenal vide des pintes de bière dans le troquet du coin et Brangäne prépare son breuvage magique sur un bout de guichet. Le parti-pris scénique, respectueux cependant du livret, interroge sans déranger. Le renvoi du décor à l'arrière-scène lorsque Tristan et Isolde boivent le philtre, comme si les deux amants s'abstrayaient de toute réalité, fait partie des quelques bonnes idées qui animent la scénographie. Jusque-là, les enjeux du drame sont respectés.
Le deuxième acte pousse la provocation un cran plus loin en situant l'action dans des toilettes désaffectées, celles du cinéma si l'on en croit le grand écran au-dessus des lavabos maculés de crasse. Là encore, l'iconoclasme n'entrave pas la lisibilité. Au contraire, le mur qui sépare lieux d'aisance masculins et féminins symbolise, suppose-t-on, l'infranchissable fossé entre Tristan et Isolde, rendant encore plus sensible l’inassouvissement du désir. Quoi de plus normal pour un spectacle ouvrant une saison baptisée Fatal attractions afin d'« illustrer l'échec des rapports humains ». La ressemblance entre Marke, emmitouflé dans sa pelisse, et Louis II de Bavière est-elle volontaire ? On suspecte les clés de lecture nombreuses. Abondance de biens n'a jamais nui. Tristan, dans un élan suicidaire, se jette sur le poignard de Melot. L'image, qui n'est pas nouvelle, reste forte, l'interprétation valable, le spectateur toujours intéressé.
Puis patatras, tout se brouille. Au dernier acte, le château de Karéol devient grand restaurant sans qu'aucun élément visuel ne vienne faire le lien avec les deux actes précédents. Le jeune berger est un maitre d'hôtel. Les clients filment avec leur smartphone les souffrances du maitre des lieux, avant que ce dernier ne se relève, frais comme un gardon, pour chanter ce qui devrait être son insupportable retour à la lumière. Comment dans ces conditions exprimer la douleur, mentale et physique, censée plier Tristan en deux ? Peut-on reprocher à Franco Farina qu'aucune fêlure ne vienne alors altérer son chant, tout d'un bloc, dont la seule crispation se situe dans la zone de passage ? Pour le reste, celui qui fut, à Paris notamment, un matamore de l'opéra italien, se présente sous son meilleur jour dans un répertoire où on ne l'attendait pas. La projection est spectaculaire, la voix égale, nimbée de cette lumière méditerranéenne que le ténor a hérité de ses Alfredo irrémédiablement passés. Ne manque que le supplément d'âme dont l'absence se fait cruellement sentir durant cette longue scène de Karéol.
Tout se délite, de toute façon, dans ce dernier acte, à commencer par l'Orchestre du Vlaamse Opera, mis à rude épreuve par une partition redoutable, qui multiplie les approximations déjà relevées dans une moindre proportion auparavant. Dmitri Jurowski, le directeur musical de la formation, conduit pourtant d'un geste inspiré le drame mais, la fatigue aidant, lui-aussi semble ne plus trouver les ressources exigées par la situation. Même Lioba Braun qui avait su dompter un instrument inégal délivre une mort d'amour décevante où les notes - toutes présentes - l'emportent sur le sens et l’émotion. Cette ancienne Azucena, qui via Ortrud a conquis peu à peu quelques rôles de soprano, est une Isolde naturellement sombre, à l'aigu souvent court, toujours investie dans un rôle surhumain qu’elle parvient à habiller de nuances, jusqu'à cette Liebestod insatisfaisante.
Seul finalement Martin Gantner tire in extremis ses marrons du feu, proposant de Kurwenal un portrait héroïque et sonore qui lui vaut son quota d'applaudissements au tomber de rideau. Moins sollicités dans ce troisième acte, Martina Dike et Ante Jerkunica peuvent rester sur la bonne impression que leur Brangaine et Marke respectifs avaient laissée précédemment, faisant mentir l'adage selon lequel le meilleur doit arriver à la fin.
Prochaines représentations : Anvers, Mar 24, Ven 27, Dim 29 Sep, Mer 2, Sam 5 oct ; Gand, Jeu 17, Dim 20, Mer 23, Sam 26 oct. Plus d'informations.
 
 

 

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