Nina Stemme - Stephen Gould : un couple entré dans la légende

Tristan und Isolde - Berlin (Deutsche Oper)

Par Yannick Boussaert | dim 08 Décembre 2019 | Imprimer

Un dimanche de décembre à 15h. Enième reprise de l’imbécile production de Graham Vick, vieille et vieillie dès son premier lever de rideau en 2011. Mais des rangs quasi pleins. Dans la foule qui dépose ses manteaux à la « Garderobe » un mélange d’idiomes européens ; beaucoup de Français. La raison ? La Deutsche Oper Berlin a réuni de nouveau le couple idéal pour incarner les amants mythiques. Déjà sur cette même scène en 2014, invités et acclamés à Londres l’hiver suivant, portés aux nues à Zurich deux mois plus tard, réapparus à Berlin en 2016… chacune des occasions qui rassemblent Nina Stemme et Stephen Gould figure dans l’agenda des wagnériens au moyen d’une encoche un rien particulière. Depuis cinq ans maintenant, le couple est entré dans l’histoire des grandes rencontres scéniques, des symbioses où tant les moyens et l’aisance que l’intelligence et la justesse interprétatives « s’alchimisent » et laissent des souvenirs indélébiles. L’acclamation débout qui les accueillera aux saluts en témoigne.


© Bettina Stöß

Stephen Gould, colosse à la voix douce, capable des nuances les plus subtiles jusque dans le dernier monologue de l’acte III comme si la fatigue et le poids écrasant du rôle ne lui pesaient en rien, habite un Tristan aussi fougueux que brûlant. Les moyens et leur endurance sont tels qu’il peut répondre à l’envi à ceux non moins impressionnants de sa partenaire. La confrontation du premier acte et le duo du suivant se transforment en rencontres épiques où le temps se suspend, où la salle tout entière respire au rythme des vagues chromatiques de l’orchestre. Au troisième acte, il couvre un vaste spectre d’émotions où se succèdent abandon, désespoirs et amour. Qui aujourd’hui peut chanter « Isolde, wie schön bist du » avec tant d’extase ?

Alors oui, la proposition de Graham Vick exaspère : drame d’intérieur bourgeois où l’infidélité mènera les amants – consacrés à la mort par un cercueil (celui de Morold ? De Tristan lui-même ?) – de la préparation du mariage à l’EHPAD… où Parkinson aura raison de leur rencontre. Reconnaissons-lui une vraie direction d’acteur, que l’un comme l’autre maitrise désormais au point de s’en affranchir. Elle les aide à porter leur interprétation. Sorti du contexte sordide où Graham Vick place le troisième acte, ce Tristan tremblotant, pris de démence, n’en demeure pas moins touchant. Bouleversante sera Isolde, chevelure d’argent venue pleurer sur le cercueil et hurler sa douleur et sa rage à celui qui l’abandonne.

Nina Stemme y trouve des accents et une justesse qui vous saisissent à la gorge dès « Ach, ich bins » et ne vous lâcheront plus avant le retour de Kurwenal. La mort d’amour finit de la transfigurer : elle survole l’orchestre, laisse la ligne vocale se baigner dans les remous de l’orchestre et accepte que quelques secondes le climax sur le mot « welt » disparaisse dans les flots rassemblés de l’orchestre (« ertrinken » dit le texte) avant de reprendre la main et déposer son dernier mot « lust » dans un piano digne d’une belcantiste. Faut-il décrire de nouveau sa science des mots, les couleurs et les accents dont elle peint chaque syllabe chaque phrase tout du long du rôle ? Cela reviendrait à analyser de manière chirurgicale ce qui désormais dépasse l’interprétation et le métier de chanteuse. Isolde est une compagne de route depuis plus de deux décennies à présent pour la soprano suédoise. Elle en a fait une seconde peau dans laquelle elle se glisse et qui vit chaque soir en scène d’une manière différente.

Autre compagnon de route, celui de chacune des reprises de ce Tristan und Isolde, celui qui accompagna Nina Stemme dans son premier Ring à San Francisco, Donald Runnicles se surpasse lui aussi. L’ouverture installe un équilibre subtil entre la dynamique narrative nécessaire et un étagement des pupitres, ressacs successifs des violons, rondeur et beauté des vents. Le soutien au plateau sera sans faille, et les quelques points d’orgue ou l’accord final alangui de très bon ton.

Les seconds rôles ne déméritent pas. On regrettera qu’il manque un ton à l’aigu d’Ante Jerkunica pour compléter un Marke au timbre profond et aux graves où s’expriment tout la douleur rentrée du roi trahi. Daniela Sindram, au chant léché et à la prosodie rigoureuse, ne parvient elle pas à enchanter ses appels du deuxième acte. Mais qu’importe ce soir… mauvaise production, réunion dominicale de catarrheux, et quelques chanteurs pas tout à fait au niveau : un couple de légende était réuni.

 

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