Trio charmant d'enchanteresses

Une invitation chez Louis Ier et Lola Montès - Bad Brückenau

Par Laurent Bury | sam 25 Juin 2016 | Imprimer

C’est le somptueux cadre de l’édifice néo-Renaissance voulu en 1827 pour le roi de Bavière Louis Ier que le festival de Bad Kissing avait choisi pour un récital pas tout à fait comme les autres. Au traditionnel duo voix et piano s’était substitué un trio grâce à l’insertion d’un instrument supplémentaire. En l’occurrence, à la voix de soprano et à la pianiste s’unissait une clarinettiste, « trio charmant d’enchanteresses » comme dirait Hoffmann selon Barbier et Carré. Cet assemblage permettait en fait trois combinaisons : les trois solistes réunies, le duo piano-voix ou le duo piano-clarinette. Et si l’on précise qu’à cette garantie de diversité s’adjoignait l’intelligence du programme, on comprendra que les clefs de la réussite étaient entre les mains des artistes.

En première partie, ce qui est peut-être le plus beau cycle de lieder de Schumann, L’Amour et la vie d’une femme, suite de huit poèmes d’Adelbert von Chamisso qui s’ouvre sur « Seit ich gesehen », était précédé par la mise en musique de ce même texte par Franz Lachner, œuvre où la clarinette se taille la part du lion, comme si la voix n’était là que pour compléter les acrobaties de l’instrument. Juste avant l’entracte, on restait avec Schumann mais la clarinettiste prenait cette fois la place de la soprano pour les trois mouvements brillants du Fantasiestücke.

La deuxième partie du concert confirme une fois encore que Louis Spohr est le plus scandaleusement négligé des romantiques allemands : les quatre numéros retenus parmi ses Six Lieder pour voix, clarinette et piano se révèlent de toute beauté, avec un équilibre tout à fait réussi entre les trois composantes. Un peu de répit pour la clarinettiste avec quatre lieder de Brahms qui, pour ne pas être des plus couramment entendus, n’en sont pas moins fort bien venus, émanant d’un compositeur plus inventif qu’on ne le soupçonnerait dans ce domaine. Enfin, chef-d’œuvre suprême, Le Pâtre sur le rocher, triomphe posthume d’un Schubert mort avant d’avoir pu l’entendre.

Pour servir ce fort beau programme, trois dames, on l’a dit. Pour être la moins médiatique, la pianiste Liese Klahn se situe au même degré d’excellence que ses illustres consœurs derrière lesquelles elle s’efface modestement, avec un jeu à la fois sensible et ferme. Clarinettiste star, Sabine Meyer se montre à la hauteur de sa brillante réputation, par sa virtuosité bien sûr, mais aussi par la plénitude du son qu’elle atteint notamment dans les envolées du dernier mouvement du Fantasiestücke.

Enfin, Christiane Karg ajoute un sans-faute supplémentaire à un parcours émaillé de superbes réussites. La soprano bavaroise, qu’on entendra beaucoup en concert à Paris la saison prochaine, subjugue toujours par un naturel qui exclut toute sophistication mais inclut infiniment d’art. Fraîcheur du timbre, sourire de la voix, aisance souveraine, tout dans sa prestation ravit, et rarement auront été aussi bien servies les diverses facettes du Pâtre sur le rocher, commandé à Schubert par une cantatrice désireuse d’avoir à sa disposition une pièce explorant une large palette d’affects.

Un bis en forme de berceuse réunira une ultime fois ce trio d’enchanteresses : tiré du même recueil de Spohr dont on a entendu précédemment quatre numéros sur six, un « Wiegenlied » apporte à ce concert une conclusion pleine de sérénité, envoyant l'auditoire en prolonger le ravissement dans le pays des rêves.

 

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