C O N C E R T S
 
...
[ Sommaire de la rubrique ] [ Index par genre ]
 
......
PARIS
12/02/2004

Monteverdi
ARMI E AMORI

LA RÉJOUISSANCE
GRUPPO STRUMENTALE

Clavecin et direction musicale : Stefano INTRIERI

Mise en scène : Benoist BRUMER

Personnages : Sébastien LAGRAVE, ténor, le récitant
Florence KATZ, mezzo-soprano, la femme
Hervé MIGNON, ténor, l'homme

Marionnettes de la collection de Jean- Marie PICHON,
sculptées par Petr REZA, costumées par Anaïs SAUTEREY
et manoeuvrées par Jean-Marie PICHON et Mario CANIGLIA

PROGRAMME

Claudio MONTEVERDI (1567 - 1643)
Tempro la cetra
Madrigal pour ténor, cordes et basse continue

Lamento d'Olimpia
Madrigal pour soprano et basse continue

Johann Heinrich SCHMELZER (1623 - 1680)
Lamento sopra la morte di Ferdinando III
pour cordes et basse continue

Claudio MONTEVERDI
Se vittorie si belle
Madrigal pour deux ténors et basse continue

Lettera amorosa
Madrigal pour soprano et basse continue

Andrea FALCONIERO (1585-1656)
Battalla de Barabaso, yerno de Satanas
Rinen y pelean entre Berzebillo con Satanasillo, 
y Caruf y Pantul
Baile de los dichos Diabolos

Claudio MONTEVERDI
Combattimento di Tancredi et Clorinda
Livre VIII des Madrigaux guerriers et amoureux
Texte de Torquato Tasso 
pour soprano, deux ténors, cordes et basse continue

Jeudi 12 février 2004
Salon d'honneur du Musée de l'Armée en l'Hôtel des Invalides



PROMENADE AVEC L'AMOUR, LA MORT ET LA GUERRE....
 

Depuis plusieurs années déjà, le Département Musical du Musée de l'Armée poursuit une intéressante programmation, variée, souvent originale et de très haute tenue. La plupart des concerts (dont certains sont gratuits, et c'était le cas précisément pour celui-ci) ont lieu dans un cadre prestigieux : le Salon d'Honneur, célèbre pour ses quatre grandes portes monumentales, datant de 1675, où figure un soleil rayonnant sur deux lions et qui, fort heureusement, ont été épargnées par l'incendie de 1938.

Cette soirée, outre une thématique fort séduisante, avait pour principal intérêt de donner à voir des marionnettes se mêlant aux chanteurs, comme cela se pratiquait à l'époque dans le théâtre populaire italien et encore de nos jours dans les épopées médiévales en Sicile, mais également à Liège (Belgique). Enfin, last but not least, il offrait aussi l'occasion d'entendre la superbe Florence Katz, hélas trop souvent absente des salles de concert parisiennes.
 

Fondé par Stefano Intrieri, l'ensemble "La Réjouissance", qui a pour objectif de faire revivre la musique des dix-septième et dix-huitième siècles, a déjà réalisé un premier enregistrement, paru sous le label Mandala-Harmonia Mundi, et entièrement consacré à l'opéra haendelien. Un deuxième CD (sonates et concertos de Telemann) est en cours de réalisation.

D'emblée, l'orchestre, placé à gauche de la salle, en contrebas d'une estrade tendue de noir figurant la scène, séduit par ses belles sonorités, malgré quelques légers flottements, surtout au début. Le premier chanteur à entrer en lice, le ténor Sébastien Lagrave, possède une voix chaleureuse et solaire, un peu serrée dans les aigus, mais qui va gagner en rondeur au fil de la soirée, et une présence extravertie et généreuse.

Belle et de fière allure, évoquant par sa longue chevelure auburn et sa robe rouge, une peinture préraphaélite, Florence Katz fait une entrée royale. Le Lamento d'Olimpia, qui n'est pas sans rappeler celui d'Arianna, met en valeur toutes ses qualités : voix ronde et bien projetée, superbe présence, sens du geste et de la déclamation. Les scènes de lamentation privilégient en général l'expression au détriment de la seule beauté formelle du chant et Katz n'hésite pas à détimbrer, voire à "casser" quelque peu un instrument pourtant très solide. Du grand art assurément.

Le duo pour deux ténors, Se vittorie si belle, assez ardu, s'il met en évidence les moyens de Sébastien Lagrave, qui prend de plus en plus d'assurance et d'autorité, révèle, en revanche, de manière assez cruelle ceux, nettement plus confidentiels, d'Hervé Mignon, à l'émission très étouffée et à la présence plutôt terne, malgré des qualités musicales indiscutables.

Fort heureusement, Florence Katz revient, pieds nus et les cheveux défaits, vêtue d'une robe de velours noir. Elle tient à la main une longue partition qu'elle déroule telle une "lettre amoureuse" pendant qu'une marionnette habillée de blanc, manipulée à vue, accompagne ses gestes et les moindres inflexions de sa voix si expressive.

Les pièces orchestrales qui interviennent par deux fois, comme pour ponctuer l'action tout en l'aérant, sont de belle facture. La première, composée par Johann Heinrich Schmelzer, maître de chapelle à la cour de Vienne et considéré comme l'un des musiciens les plus intéressants parmi les prédécesseurs de Bach, emprunte la forme du Lamento, très prisée à l'époque, et qui correspond à la tonalité générale de la première moitié du concert. La seconde, écrite par Falconiero, maître de la chapelle royale de Naples, possède la forme, non moins fameuse de la Battaglia, et annonce l'épisode suivant, celui du combat entre Clorinde, princesse sarrasine habillée en guerrier et Tancrède, chevalier chrétien, tous deux amoureux.

Il combattimento di Tancredi e Clorinda occupe une place à part dans la carrière de Monteverdi. Il s'agit d'une oeuvre assez courte, mais extrêmement puissante et bouleversante, où le rôle principal est tenu par le Récitant qui commente le combat. De forme à la fois épique et amorosa, elle est dans son essence même la parfaite synthèse entre la guerre et l'amour, la mort étant forcément au rendez-vous, en l'occurrence celle de Clorinde, blessée par Tancrède, qui découvre alors sa véritable identité.

Cette fois, Florence Katz/Clorinde, sobrement vêtue d'un tailleur-pantalon noir, est assise face à Hervé Mignon/Tancrède, Sébastien Lagrave, debout sur le côté de la scène, assumant avec panache et passion le rôle primordial du Récitant, toute l'action dramatique se déplaçant vers les deux marionnettes représentant Tancrède, à cheval, et Clorinde la belle combattante.

De manière inattendue et ce, malgré l'éclairage, trop uniformément cru et direct (même s'il a l'avantage de permettre au spectateur de ne pas perdre un seul détail de la salle), la présence de ces marionnettes sculptées "à l'ancienne", apporte un surcroît de tension au drame, comme si de cette histoire déchirante, en s'incarnant dans ces deux êtres de bois et de tissu, l'issue fatale s'avérait encore plus poignante. Ainsi que le souligne le marionnettiste Jean-Marie Pichon, "Les personnages, comme des marionnettes, sont manipulés : par leur destin, par des a priori qui les empêchent de voir l'autre tel qu'il est et d'en accepter les différences". De ce fait, la mise en scène, somme toute assez formelle - les chanteurs entrent et sortent de manière fort classique - en se concentrant sur les deux pupazzi, s'enrichit d'une épaisseur et d'un poids nouveaux. De cette mise en abyme vertigineuse, le spectateur captivé - l'exceptionnelle qualité d'écoute du public peut en témoigner - ressort troublé, bouleversé, mais heureux.

II convient de saluer tous les protagonistes de cet événement de grande qualité, inventif et original, aux antipodes de certaines soirées parisiennes très convenues et souvent bien décevantes.
 
 
 

Juliette BUCH
[ Sommaire de la Revue ] [ haut de page ]