C O N C E R T S
 
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PARIS
19/11/2004

Hans Eisler
© DR
Alban Berg (1855 - 1935)
Sieben fruhe Lieder 
version avec orchestre

Nacht - Schilflied
Die Nachtigall
Traümgekrönt - Im Zimmer
Liebesode - Sommertage

Hanns Eisler (1898 - 1962)
Deutsche Sinfonie opus 50

Präludium - An die Kamfer in den Konzentrationslagern - Etüde für Orchester - Erinnerung (Potsdam) - In Sonnenburg - Intermezzo für Orchester - Begräbnis des Hetzers im Zinksarg - Bauernkantate : Missernte - Sichereit - Flüstergespräche - Bauernliedchen - Arbeiterkantate - Allegro für Orchester - Epilog

Sophie Koch, mezzo-soprano
Birgit Remmert, alto
Eike Wilm Schulte, baryton
Kurt Rydl, basse
Jean-Louis Depoil, récitant
Pierre Roux, récitant

Choeur de Radio France
Norbert Balatsch, chef de choeur invité
Orchestre Philharmonique de Radio France
Eliahu Inbal, direction

Cité de la Musique
Vendredi 19 novembre 2004

Cycle "Le IIIème Reich et la Musique"
Richard Strauss - L'Ecole de Vienne



CHANTS D'AMOUR ET DE RÉVOLTE...

"... face au nazisme, le choix, tragique, était de fuir ou de rester..."
 

S'inscrivant dans un nouveau volet du cycle "Le IIIème Reich et la Musique", intitulé "Richard Strauss, l'Ecole de Vienne", ce concert fort contrasté avait pour principal intérêt de proposer la très rare Deutsche Sinfonie opus 50 du compositeur "maudit" Hanns Eisler, fervent communiste et ami de Bertolt Brecht, avec, en première partie, une oeuvre plus fréquemment donnée et bien différente, les Sieben Frühe Lieder, qui constituent sans doute un des monuments de la musique vocale et instrumentale. 

"Et montant de l'obscurité des profondeurs,
Des lueurs scintillent dans la nuit silencieuse.
Abreuve toi, mon âme ! Abreuve toi de solitude !
Oh, prends garde, prends garde !"
Carl Ferdinand Hauptmann - Die Nacht 

Composés dans un premier temps pour chant et piano, entre 1905 et 1908, puis réorchestrés par Berg en 1928, les Sieben Fruhe Lieder, empreints d'un profond lyrisme, requièrent une tessiture vocale très étendue, ainsi qu'une parfaite maîtrise de la langue allemande et de sa prosodie. En effet, les poèmes choisis, dont l'un est de Rainer Maria Rilke, sont de très haute tenue, d'une sensualité quasiment hédoniste et nécessitent une appréhension très "plastique", voire viscérale, "animale" de l'écriture musicale et littéraire, comme si la voix, en pénétrant leur matière opulente, finissait par s'y imbriquer étroitement et ne faire qu'une avec elle.

Il faut bien avouer que la lecture livrée par Sophie Koch est plutôt décevante. Fait surprenant chez cette artiste très habituée au répertoire germanique, la diction est floue, ce qui a pour effet immédiat de transformer les lieder en une sorte de pâte sonore sans grand relief et de faire passer une bonne partie du texte à la trappe. Dotée de moyens vocaux a priori susceptibles de convenir à ces pages, Koch est cependant, à plusieurs reprises, couverte par un orchestre, il est vrai, guère plus inspiré. La direction d' Eliahu Inbal, assez plate, n'aide guère la chanteuse ; elle ne propose aucune vision, aucune réelle lecture de ce chef-d'oeuvre, de ce pur joyau jubilatoire qui doit transporter l'auditoire et les interprètes en une même ivresse. De ce fait, le Trinke Einsamkeit (Abreuve-toi de solitude) sonne bien creux, et le reste des mélodies du cycle manquent de la coloration et du moelleux nécessaires. Il suffit de réentendre Jessye Norman, Margaret Price et Anne-Sofie von Otter (qui a gravé au disque les deux versions, celle pour piano et celle pour orchestre, la seconde avec Abbado), pour percevoir toute la différence. Sans doute Sophie Koch devra-elle attendre encore un peu pour se mesurer à nouveau à une partition aussi riche et aussi complexe. Espérons qu'une plus grande maturité lui permette à l'avenir d'en offrir une interprétation plus habitée. 

"Oh Allemagne, mère blafarde, 
comme tu es souillée
du sang des meilleurs de tes fils... "
Deutsche Sinfonie - Prologue - Bertolt Brecht

Fort heureusement les choses s'arrangent après l'entracte avec l'exécution de la Symphonie allemande d'Hanns Eisler. Ce dernier, contraint comme Brecht à fuir, dès 1933, l'Allemagne et la montée du nazisme pour trouver refuge aux Etats-Unis, devra ensuite quitter ce pays, cette fois en raison du maccarthysme. Il s'installera en RDA, dont il composera l'hymne national.

Sa symphonie, qui dure plus d'une heure, est une oeuvre monumentale, sorte de vaste oratorio moderne et sombre, où l'on retrouve des influences musicales diverses : celle de Gustav Mahler, par sa puissance, voire une certaine violence, l'utilisation marquée des contrastes et le recours à des thèmes populaires et militaires, celle de Kurt Weill, dans une moindre mesure, par la rupture des rythmes et le mélange des genres - sprechgesang, thème de "l'Internationale" - et aussi celle de la musique atonale (Eisler fut l'élève de Schönberg). Les cantates, chansons et airs s'appuient principalement sur des textes tirés du recueil Chansons, Poèmes et Choeurs, qu'Eisler et Brecht publièrent à Paris en 1934 dans un esprit de résistance antifasciste issu de la République de Weimar. Ils sont d'une rare véhémence, mêlant la verve révolutionnaire à l'humour le plus noir, en particulier dans "L'enterrement de l'agitateur dans un cercueil de fer blanc", la "Cantate du paysan" et la "Cantate du Travailleur".

A l'évidence, le chef israélien, dont l'interprétation de certaines symphonies de Mahler fut en son temps saluée par la critique, est nettement plus à son affaire dans cette oeuvre. Sous sa direction, solistes, choeurs et orchestre signent une prestation convaincante et même impressionnante, dont se détachent la belle voix d'alto de Birgit Remmert et l'intense lecture d'Elke Wilm Schulte et Sophie Koch qui, malgré la brièveté de son intervention à l'extrême fin de la symphonie pour l'Epilogue, semble plus à l'aise que chez Berg.
 
 
 

Juliette BUCH
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