C O N C E R T S
 
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NEW YORK
19/04/2004

(Peter Matteï)
DON GIOVANNI

Opéra de Wolfgang Amadeus MOZART
Livret de Lorenzo Da Ponte

Direction : Andrew Davis
Mise en scène : Marthe Keller
Décors : Michael Yeargan
Costumes : Christine Rabot-Pinson
Chorégraphie : Blanca Li

Choeur et Orchestre du Metropolitan Opera de New York

Leporello : Michele Pertusi
Donna Anna : Alexandra Deshorties
Don Giovanni : Peter Mattei
Commendatore : Stephen West
Don Ottavio : Matthew Polenzani
Donna Elvira : Solveig Kringelborn
Zerlina : Camilla Tilling
Masetto : Richard Bernstein

Metropolitan Opera de New York
Représentation du 19 avril 2004



Il y a quelque chose de frustrant à assister à une représentation de Don Giovanni, chef-d'oeuvre absolu s'il en fut, noyée dans la multitude de reprises que propose le Met. Le dramma giocoso de Mozart a pourtant les honneurs d'une nouvelle production et quelques atouts de taille. Que penser alors de cette soirée ? Un divertissement particulièrement réussi où le public rit de bon coeur aux pitreries de Leporello et à la cruelle ironie du livret de Da Ponte ? Une soirée de qualité où l'on applaudit et ovationne chaque numéro de la partition ?

Mais où est alors cette sensualité débridée dans laquelle Kierkegaard voyait l'exemple le plus accompli de l'individu esthétique ? Où est le génie mozartien qui atteint plus que jamais dans cette oeuvre un degré d'humour, de douleur et de sadisme inouï ? Seul Peter Mattei, dont l'incarnation du noble Espagnol est l'une des plus abouties que l'on ait entendues, traduit parfaitement l'ambiguïté et la fascination qu'exerce ce héros des antagonismes et des paradoxes. Celui qui est partout et nulle part en même temps (et cela, la partition de Mozart le souligne constamment). Celui qui aime toutes les femmes et aucune, chacune pour une nuit et aucune pour toujours. Celui qui frappe avant de caresser, enjôle avant d'humilier. Depuis quand n'avions-nous entendu une telle virilité dans le chant et une telle autorité dans le regard ? Sous ses airs de séducteur, un monstre se révèle peu à peu, pleinement conscient de ses actes. Ce Don Giovanni-là a quelque chose de nietzschéen. Il est celui qui, selon les termes de Zweig dans Le Combat avec le Démon, "voulant imposer à la vie ne fût-ce qu'une seule loi, celui qui dans le chaos des passions voulant faire aboutir une passion unique, la sienne, devient solitaire et, en tant que solitaire, il est anéanti : fou qu'il est dans sa rêverie, s'il agit inconsciemment, mais héros, s'il connaît le péril et néanmoins le défie."

Quelle déception alors de voir le fossé qui se creuse tout au long de la soirée entre la conception de l'interprète et la mise en scène de Marthe Keller, stigmatisée par une scène finale qui va à l'encontre de ce héros qui "joue sublimement le tout pour gagner l'infini, qui risque sa propre vie pour donner à son étroite forme terrestre la valeur de l'infini." C'est un Don Giovanni effrayé et hagard que nous voyons serrer la main au Commandeur. Contresens manifeste qui met à jour les incohérences de la mise en scène.

La transposition dans une Italie renaissante se justifie a priori totalement, tant l'esprit et la langue de l'oeuvre sont évidemment plus italiens qu'espagnols. De vastes murs de briques ocre évoquant quelque palais toscan s'ouvrent, se ferment, coulissent et s'entremêlent pour créer un labyrinthe idéal pour les errances des héros et parfaitement apte à traduire la complexité de leurs sentiments. Mais le procédé s'épuise vite et les chanteurs se retrouvent abandonnés sur l'immense plateau du Met, évoluant avec plus ou moins de succès sur l'avant-scène.

Michele Pertusi sait user de sa vis comica tout en dessinant un valet d'une cruauté malsaine, vivant par procuration les aventures de son maître. L'interprète profite admirablement de l'usure de son timbre pour accentuer cette vision d'un subalterne, d'un double médiocre de Don Giovanni.

On pourrait en dire autant d'Alexandra Deshorties, dont le timbre ingrat sait rapidement se faire oublier face à la fureur et à l'emportement du personnage qu'elle incarne. Elle surmonte vaillamment les écueils d'un rôle particulièrement périlleux, mais le personnage manque finalement de nuances. Furie vengeresse et gardienne des valeurs morales certes, Donna Anna est également cette jeune femme amoureuse, troublée de ce que l'agression de Don Giovanni révèle chez elle.

Elvire pose le problème inverse : Solveig Kringelborn est une interprète sensible, stylée et nuancée. Mais que diable fait-elle en Donna Elvire ? Perdue dans un rôle et une salle trop grands pour elle, la chanteuse force le trait et évoque davantage dans ses récitatifs une soubrette de la lignée de Despina ou Serpetta. Où sont la véhémence et la passion dévastatrice, la noblesse et le tragique de la figure la plus attachante de l'oeuvre ?


(Camilla Tilling)

Le couple de paysans sait être, quant à lui, d'une fraîcheur et d'une naïveté qui contrastent très heureusement avec l'atmosphère lourde et sévère de l'ensemble. Le "vedrai carino" de Camilla Tilling reste un moment de grâce ineffable dans cet univers de faux-semblants.

Une soirée de routine pour le Met où le public ne cherche qu'à se divertir. Les interprètes, à de rares exceptions près, ne lui proposent que cela. Tout le monde y gagne, sauf peut-être le chef-d'oeuvre de Mozart.
 
 

Sévag TACHDJIAN
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