C O N C E R T S 
 
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STRASBOURG
19/09/03

© Alain Kayser

"Si les dieux mentent, comment pourrions-nous connaître la vérité ?" (Ion)

ION

Opéra en quatre tableaux et un prologue

Musique de Param VIR
Livret de David Lan díaprès Euripide

Commande du Festival díAldeburgh et de Almeida Théâtre de Londres
Création mondiale
coproduction music theatre wales, berliner festspiele, opéra national du rhin
 

Direction musicale - Michael Rafferty

Mise en scène - Michael McCarthy
Décors et costumes - Simon Banham
Éclairages - Ace McCarron

Ion - Michael Bennett
Créüse - Rita Cullis
Xouthos - Graeme Danby
(à Mulhouse et Colmar, le rôle sera tenu par Martin Robson)
Un vieux serviteur - Mark Richardson
Un serviteur/Hermes - Gwion Thomas
La Pythie, prêtresse díApollon - Nuala Willis
Athéna, déesse de la sagesse - Louise Walsh
Cinq servantes de Créüse  - Giselle Minns, Tara Harrison, 
Alison Kettlewell, Trine Bastrup Møller, Emily Bauer-Jones

Orchestre symphonique de Mulhouse

Strasbourg, le 19 Septembre 2003


Une création mondiale est toujours un événement mais aussi, souvent, un risque. Avec Ion, du compositeur anglais d'origine indienne Param Vir, on peut dire que l'Opéra du Rhin a eu la main heureuse et a réussi son pari, non seulement du fait de la qualité de la partition, mais aussi de la réussite artistique de cette production.

Auteur de deux opéras de chambre, Param Vir, élève d'Olivier Knussen, offre là son premier "grand" opéra. Cet ouvrage se fonde sur un livret de David Lan, d'après Euripide, que Param Vir n'hésite pas à qualifier de "cadeau pour un compositeur" de par sa richesse thématique : Ion,  serviteur du temple d'Apollon, ne connaît ni son père ni sa mère. La princesse Créüse, elle, est à la recherche de son fils unique, fruit du viol d'Apollon, qu'elle abandonna par honte. Suite à un mensonge des dieux, Ion croit voir son père en la personne de Xouthos, l'époux de Créüse. Celle-ci, furieuse d'apprendre que son mari a eu un enfant sans elle, décide de tuer Ion... sans succès. Ion tente à son tour de tuer celle qui a voulu sa mort, mais la Pythie apparaît avec le berceau de Ion et apprend aux deux personnages leur véritable identité et ce qui les unit. La mère et le fils finissent par s'accepter et s'aimer.

Une telle intrigue offre effectivement un bel éventail de situations et des figures plus qu'intéressantes. Le compositeur a voulu caractériser musicalement les protagonistes et signifier leur différence sociale (dieux, citoyens, esclaves) en recourant à une orchestration et des modes particuliers. Par exemple, les servantes de Créüse ne sont jamais soutenues par les cordes, celles-ci étant réservées aux personnages humains. Ainsi, la confidence de Créüse à son serviteur est accompagnée par un magnifique solo obbligato de l'alto. La couleur modale de la musique de Vir, ses résonances orientales et parfois messianesques, son lyrisme vocal, la virtuosité de son orchestration rendent cette musique atonale particulièrement séduisante. En revanche, on reprochera aux trois premiers tableaux un climat trop souvent paroxystique, qui ne ménage guère de respirations à l'auditeur. L'effet de longueur qui en découle se trouve accentué par le regroupement des trois tableaux dans la première partie du spectacle, la seconde étant uniquement consacrée au quatrième tableau. Celui-ci contient davantage de plages calmes, mais il se termine par une surprenante scène où la déesse Athéna, incarnée par un soprano coloratura, jubile dans des vocalises pyrotechniques.

Dans cette partition très exigeante, l'équipe réunie impressionne par son aisance et les qualités de sa réalisation. A commencer par la direction, d'une vigueur et d'une maîtrise remarquables, de Michael Rafferty (directeur du Music Theatre Wales, ce chef n'a pas moins de cinquante productions lyriques contemporaines à son actif !), à la tête d'un Orchestre symphonique de Mulhouse époustouflant et véritablement superbe.

La distribution est dominée par le Ion de Michael Bennett et la Créüse de Rita Cullis. Le premier, mis à rude épreuve par une écriture très tendue, comble par un chant d'une finesse, d'une intelligence et surtout d'une expressivité magnifiques. L'artiste est particulièrement émouvant dans la scène finale, son investissement vocal et scénique est total : il ne fait qu'un avec son personnage. Une réussite de plus dans le parcours de ce jeune et brillant chanteur.


© Alain Kayser

On retrouve les mêmes qualités chez Rita Cullis. L'autorité de la chanteuse convient particulièrement bien au personnage de cette femme tourmentée. Le récit de l'abandon de son enfant au troisième tableau est un des moments forts de la soirée. La performance de ces deux  chanteurs nous offre une scène finale - où mère et fils s'interrogent puis s'acceptent - absolument mémorable.


© Alain Kayser

Le Xouthos de Graeme Danby est excellent, tout comme les cinq servantes de Créüse, sorte de choeur antique sous la forme d'un quintette féminin d'une grande originalité. Belles prestations de Nuala Willis en Pythie et de Mark Richardson dans le rôle du vieux serviteur. On est par contre moins convaincu par l'Hermès de Gwion Thomas ou l'Athéna de Louise Walsh, dont on sent trop les limites. L'ensemble n'en forme pas moins une distribution brillante.

Michael McCarthy réglait quant à lui une mise en scène sobre et intense. Un bout d'escalier, symbolisant le contact entre les dieux et les humains, se détache sur un mur qui laisse plus ou moins apparaître, selon les scènes, un pan de lumière se colorant en fonction des événements (remarquable travail sur les éclairages). L'intelligence avec laquelle est utilisé ce dispositif, couplé à une direction d'acteurs simple mais efficace, évite toute lassitude et maintient constamment en éveil l'intérêt du spectateur. Seuls des costumes plus évocateurs et seyants auraient été bienvenus.

Au final, un spectacle abouti, qui sert magnifiquement une partition rutilante et semble avoir convaincu le public. Param Vir souhaitait écrire une musique "compréhensible à l'écoute avant tout et non à la lecture de la partition": le pari est gagné. Son prochain opéra devrait mettre en scène la vie de Bouddha.
 
 
 

Pierre-Emmanuel LEPHAY

 
 
 


Voir aussi notre interview de Michael Bennett (rubrique "Cinq questions à...")

Prochaines représentations :
à Strasbourg : les 23 et 25 septembre à 20 h (renseignements : 03-88-75-48-23)
à Colmar : 1er octobre à 20 h (renseignements : 03-89-20-29-01)
à Mulhouse : 5 et 7 octobre à 20 h (renseignements : 03-89-36-28-28)

Présentation détaillée de l'oeuvre, biographie du compositeur ... 
sur le Site de líOpéra du Rhin : http://www.opera-national-du-rhin.com
 

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