C O N C E R T S 
 
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PARIS
24/10/2003

(Antonio Florio)
Niccolo Piccinni (1728-1800)

Didone abbandonata (Rome, 1770)

Opéra en trois actes
Livret de Métastase
Révision musicologique de Lorenzo Fico
Version de concert

Distribution

Didone : Roberta Invernizzi, soprano
Enea : Maria Ercolano, soprano
Jarba : Dionisia di Vico, mezzo-soprano
Selene : Maria-Grazia Schiavo, soprano
Araspe : Luca Dordolo, ténor
Osmida : Milena Georgieva, soprano

La Cappella de' Turchini
Antonio Florio, direction

Paris, Cité de la musique
le 24 octobre 2003

 


UNE DIDON COMME UN FRUIT ENCORE VERT...

Ce concert s'inscrivait dans une des manifestations à thème dont la Cité de La Musique a désormais le secret. Cette fois, il s'agissait des "Voix baroques" où figuraient quelques raretés comme Elena e Paride de Gluck et, le jour suivant, une oeuvre tout aussi négligée, à savoir la Didone Abbandonata de son rival avéré, Niccolo Piccinni.

Depuis 1987, Antonio Florio, à la tête de son ensemble la Capella de Turchini, poursuit avec succès un éminent travail sur l'opéra napolitain des XVIIème et XVIIIème siècles, travail jusqu'à présent plutôt orienté vers le versant bouffe du genre.

Un pas nouveau est franchi avec La Didone, opera seria du plus pur style napolitain, caractérisé par une succession alternée de récitatifs et d'airs et qui épouse, par ailleurs, le schéma classique métastasien : trois actes précédés d'une sinfonia introductive.

Natif de Bari, Niccolo Piccinni fut également auteur d'opéras bouffes écrits sur des livrets de Goldoni. C'est pourtant avec la Cecchina ossia la Buona figliola qu'il connaît la consécration en 1760, lors de sa création au Teatro delle Dame à Rome. L'ouvrage qui marqua un tournant important dans l'histoire du théâtre musical en inaugurant le genre "larmoyant", eut un tel succès qu'elle fut représentée dans tous les théâtres d'Italie, et même au-delà de ses frontières.

Fort d'une telle renommée, Piccinni composera La Didone, dont la création eut lieu en 1770, avec quelques uns des castrats les plus célèbres de l'époque comme Antonio Gotti dans le rôle de Didone et Tommaso Guarducci dans celui d'Enée. Six ans plus tard, il rejoignit Paris à l'invitation de l'Académie Royale de Musique qui lui proposait un contrat fort attrayant.

Il y demeura quinze années au cours desquelles il mena la célèbre querelle qui l'opposa à Gluck et imagina une nouvelle Didon, cette fois sur un livret français de Marmontel. Les deux oeuvres étant fort différentes, il semble que l'atout majeur de la version napolitaine réside en l'extraordinaire livret de Métastase, sans doute un des plus beaux exemples de poésie lyrique de toute l'histoire de la musique.

L'action dramatique s'y exprime, comme pour tout opera seria de facture classique, dans les récitatifs secco, les airs dévolus à chaque personnage servant à exprimer les états d'âme et les émotions. Ainsi placés à la fin de la scène, ces "airs d'exposition" n'interrompent pas l'action dramatique, mais en sont plutôt le commentaire ou la conclusion. L' expansion lyrique qui les caractérise marque la rupture avec le cours des événements, s'oriente vers l'introspection et met en relief, en quelque sorte, un retour à la primauté de la musique.

Entendre cette oeuvre présentait donc un grand intérêt à plus d'un titre, d'autant que le personnage de Didon est très à la mode actuellement, ainsi qu'en témoignent la récente production des Troyens au Châtelet, les fréquents concerts et les représentations scéniques du célèbre Didon et Enée de Purcell dont sort, d'ailleurs, un nouvel enregistrement salué par la critique, avec Emmanuelle Haïm au pupitre, Susan Graham et Ian Bostridge dans les rôles titres.

Dans la Didone de Piccinni, Selene, la soeur de la reine, est amoureuse d'Enée, et se révèle donc sa rivale, ce qui constitue un ressort dramatique non négligeable. L'argument accueille aussi le personnage de Jarba, roi des Numides déjà présent dans la Didone de Cavalli et dont il est fait mention dans les Troyens, y apparaît également et poursuit Didon de ses assiduités.

D'où vient alors que cette version de concert nous laisse un peu sur notre faim, assez extérieurs à cette vaste succession de grand airs de bravoure et avec, de surcroît, une vague sensation de frustration ?

Même si, pour des raisons évidentes, il est impossible de savoir ce qu'était exactement la voix de castrat, une chose au moins est indubitable selon les témoignages historiques dont on dispose : il s'agissait de grandes voix et ces chanteurs étaient de véritables stars.

Or, dans le cas présent, nous avons affaire à des voix jeunes, fraîches, précises, mais plutôt "vertes" dans l'ensemble et sans l'ampleur et la maturité qu'on pourrait attendre dans ce répertoire. Même Roberta Invernizzi, qui se détache pourtant de la distribution, n'arrive pas tout à fait à convaincre, malgré son timbre rond, fruité et musical, idéal pour un répertoire plus léger, et ses louables efforts d'expression et d'investissement dramatique. II est clair que le personnage réclame des moyens vocaux plus importants, en particulier pour les arie di furore. Il en est de même pour Enée, auquel le beau timbre de Maria Ercolano, un peu "vert" également, ne confère pas l'héroïsme espéré. Quant à Dionisia di Vico, qui interprète Jarba, elle semble fréquemment hésiter entre plusieurs tessitures, et se retrouve souvent contrainte à poitriner exagérément les graves.

Les rôles de Selene, Osmida et Araspe, moins lourds, sont respectivement bien tenus par Maria Grazia Schiavo et Milena Giorgeva, à la voix fraîche et claire, et Luca Dordolo, au joli timbre de ténor mozartien.

A la décharge des artistes, il faut cependant reconnaître que donner une telle oeuvre en concert accroît les difficultés d'interprétation, en accentuant le caractère statique et systématique de cette forme d'opéra. Une version scénique aurait sans doute apporté un surcroît de vie et de mordant à leur prestation.

Ce qui est sûr, c'est que l'orchestre sonne magnifiquement et que les chanteurs, dans l'ensemble un peu crispés au début du concert, semblent quand même se réchauffer après l'entracte.

Stylistiquement, cette Didone n'est pas sans faire penser à certains opéras de jeunesse de Mozart, notamment Mitridate ainsi qu'à à ses airs de concert On peut même supposer, sans trop se tromper, que Mozart dut entendre plus d'une fois cette Didone-là... D'ailleurs, n'utilisa-t-il pas en 1778 le même texte de Métastase pour l'un de ses plus fameux airs de concert, le sublime "Basta, vincesti, Ah non lasciar mi" n° K.295 interprété par les plus grandes cantatrices ?

Il n'empêche qu'il faut remercier Antonio Florio, sa Capella de' Turchini et tous ses chanteurs, de nous avoir donné à entendre cet ouvrage qui constitue sans doute un des fondements de l'opera seria dans sa forme la plus épurée, une forme dont Haendel, Mozart et Gluck bien sûr s'employèrent à faire éclater les structures avec une liberté de forme et d'inspiration qui sans doute les rapproche de nous.
 
 

Juliette BUCH
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