C O N C E R T S 
 
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PARIS
10/02/05

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THE PROMISED LAND

Camille Saint-Saëns

Oratorio en trois parties, opus 140
Livret de H. Klein et C. Saint-Saëns

Barbara Morihen (soprano)
Anne Pareuil (alto)
Jean-Noël Briend (ténor)
Jacques L'Oiseleur des Longchamps (baryton)

Académie de Musique des Grandes Ecoles et Universités
Ensemble Le Palais Royal
Direction : Jean-Philippe SARCOS

Mise en espace : Jeanne Roth

Eglise Saint-Germain-des-Prés
Paris, le 10 février 2005

L'oeuvre choral de Camille Saint-Saëns est dominé par l'Oratorio de Noël, le Psaume XVIII "Coeli enarrant" et, surtout, Le Déluge ainsi que la Messe de Requiem. Tout passionné du compositeur sait cependant que le vieux Maître a composé en 1912 un oratorio anglais, The Promised Land, créé au Festival de Gloucester le 11 septembre 1913, et salué avec enthousiasme par Sir Hubert Parry. Redonné en version française au Théâtre des Champs-Élysées le 20 février 1916, il ne fut plus jamais exécuté depuis. Tous les biographes le citent, et seul le pieux Emile Baumann émet un commentaire, et encore plutôt négatif : "composition faite sur commande, avec un texte anglais, d'une froideur puritaine où l'on chercherait en vain l'interprète biblique de Samson, du Déluge, ou du Psaume XVIII". Même la somme toute récente de Jean Gallois (éditions Mardaga) se contente, après citation, de le comparer - un peu vainement - aux oeuvres écrites en cette même année 1912 : Jeux, Daphnis et Chloé, La Péri ou Pierrot Lunaire.

Je suppose que depuis la parution de sa monographie, Jean Gallois a dû prendre connaissance du manuscrit puisqu'il développe une analyse conséquente dans le programme du concert, tout en reprenant ces comparaisons, assaisonnées toutefois d'un : "soyons lucides et justes !"

L'introduction de ce même programme, due au chef Jean-Philippe Sarcos, nous apprend les déboires de l'oeuvre, qui expliquent sans doute son oubli total depuis 1916. Voici ce qu'il nous dit :
"Il y eut d'abord la patiente recherche de la partition. Différents ouvrages parlaient d'une grande oeuvre pour solistes, double choeur, orgue et orchestre de la fin de la vie du maître, qui devait être somptueuse, mais depuis 1916, où elle semble avoir été créée au Théâtre des Champs-Élysées, plus de traces d'exécution, ni de partition... étrange.
"Ce fut finalement au pays de Galles que nous la retrouvions. Il fallut faire réimprimer spécialement les partitions pour les chanteurs et instrumentistes, travailler, corriger les fautes, encore travailler pour, après des mois d'efforts, voir se dresser devant nous cette fresque majestueuse où parle, vit et meurt l'impressionnant Moïse.
"L'oubli de cette oeuvre n'avait tenu qu'à des problèmes secondaires de partitions égarées dès 1916, une période de l'Histoire où l'édition musicale n'était pas une priorité..."

En 1843 - Saint-Saëns a 13 ans - il esquisse un oratorio : Les Israélites sur le mont Horeb, qu'il n'achèvera pas. Mais la figure de Moïse devait le poursuivre puisque, rencontrant le librettiste et pianiste Hermann Klein en Angleterre en 1912, il accepte la proposition d'écrire un oratorio sur le héros biblique. Coécrit par le compositeur, le livret est fort beau. Evitant les "scènes à faire" (passage de la Mer rouge, récolte de la manne, adoration du Veau d'or), il se concentre sur les rapports entre Moïse et son Dieu, entre Moïse et son frère Aaron, entre Moïse et son peuple. Et insiste sur les errements et les doutes des Israélites et de leurs leaders. Livret dense et remarquable, car tourné vers l'essentiel, s'inspirant de l'Exode, des Nombres et du Deutéronome. Loin des descriptions imagées du Déluge, il est proche des textes saints, possède un souffle indéniable et recèle une réelle et profonde intériorité.

L'oeuvre est en trois parties, précédée d'un prélude solennel et hiératique, dominé par les bois et les cuivres. La première partie est consacrée au périple du peuple d'Israël dans le désert et, faisant suite à son désespoir, au jaillissement de l'eau du Rocher. Cette scène est éblouissante par son orchestration quasi impressionniste. Le Trio conclusif est manifestement écrit pour un grand choeur à l'anglaise. La deuxième partie, la plus haute d'inspiration sans doute, conte les doutes du peuple et les prières des frères Moïse et Aaron. Introduit par un récit de baryton admirablement ciselé, il culmine sur un magnifique finale, enchaînant quatuor, choeur a capella  ("The Lord will not always chide") et un "chant de Moïse' sous forme de marche rythmée par les pizzicati des cordes : un grand moment. La troisième partie relate la mort du patriarche sur la montagne. La mort de Moïse elle-même, récitée par le ténor, est sous-tendue par des harmonies aux violons curieusement bien "modernes" pour un musicien si volontiers taxé d'académisme. Vient alors une superbe déploration suivie, esquissée par les timbales (lesquelles ont fort à faire dans cette partition), d'une belle louange finale au Seigneur. 

L'ensemble est véritablement impressionnant, le public a d'ailleurs réservé une superbe ovation aux quelques...300 exécutants ! Choeurs et solistes, loin d'être statiques, se mouvaient dans les nefs selon les subtils conseils de Jeanne Roth, responsable de la "mise en espace'. Ainsi, les choeurs entraient en procession, puis "jouaient' le peuple durant le déroulement de l'aventure sacrée. Les solistes se promenaient et intervenaient de la nef ou de la chaire de vérité. Sur le geste du chef, le grand orgue de Saint-Germain introduisait les récitatifs et appuyait magistralement les conclusions chorales. 

Solistes fort remarquables, de Barbara Morihen, puissant soprano, à Jean-Noël Briend, ténor délicat, Jacques L'Oiseleur des Longchamps, baryton-basse des plus expressif ou Anne Pareuil, alto sublime dans son récit "Behold, thy days approach that thou must die". Les choeurs, oscillant entre le recueillement de Bach et l'exaltation de Haendel, ont été à la hauteur d'une partition qui les sollicite constamment. Ils furent d'ailleurs formidablement applaudis à l'issue du concert ainsi que leur chef, Korre D.Foster et, maître d'oeuvre, Jean-Philippe Sarcos. Signalons que l'orchestre, en guise de mise en bouche, avait proposé la juvénile Deuxième symphonie du Maître, dont l'allegro initial puissamment fugué, préludait parfaitement, en arche, à La Terre Promise.

En conclusion, une splendide soirée, réitérée le lendemain à la Trinité et le 17 février au Cirque d'Hiver Bouglione. Espérons vivement un enregistrement : l'oeuvre est belle et digne de figurer aux côtés du Déluge ou des quatre oratorios de Massenet. Elle témoigne de la splendeur de l'école française de cette époque bénie.

On comprendra donc que ce concert du 10 février 2005 fut, en fait, une véritable recréation, d'un très grand intérêt. Le public, très nombreux, témoignait du succès de cet oratorio et l'ambiance, électrique, était celle d'une première mondiale, comme celle de la Suite parnassienne de Massenet en novembre 2003. Puissent ces évènements se renouveler : ils sont rares, et beaux.
 
 

Bruno PEETERS
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