C O N C E R T S
 
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PARIS
28/04/2004

© DR
Récital David Daniels
 

David Daniels, contre-ténor
Martin Katz, piano

PROGRAMME

Wolfgang-Amadeus MOZART ( 1756 - 1791) : Lieder
An Chloe K 524
Abendemfindung K 523

Gabriel FAURÉ (1845 - 1924) : Mélodies
Spleen - Mandoline
Clair de Lune - En Sourdine

Maurice RAVEL (1875 - 1937) : 
Cinq mélodies populaires grecques :
Chanson de la mariée
Là-bas vers l'église
Quel galant m'est comparable
Chanson des cueilleuses de lentisques
Tout gai

Georg Friedrich HAENDEL (1585 - 1757)
Deux extraits de Semele :
Your tuneful voice (Acte I - Scène 2)
Despair no more shall wound me (Acte III - Scène 8)

Theodore MORRISON (1938)
Chamber Music :
Cinq mélodies sur des poèmes de James Joyce :
Strings in the earth and air
O cool is the valley now
Lightly come or lightly go
Now, O now, in this brown land
I hear an army charging upon the land

Antonio CALDARA (1670 - 1736)
Selve Amiche

Christoph Willibald von GLUCK (1714 - 1787)
O del mio dolce ardor
(Extrait de Paride ed Elena - Texte de Raniero de Calzibigi)

Marc Antonio CESTI (1623 - 1669)
Intorno all'idol mio
(Extrait d'Orontea - Texte de Raniero de Calzibigi)

Antonio LOTTI (1667 - 1640)
Pur dicesti, o bocca bella

Paris, Théâtre des Champs Elysées
28 Avril 2004



UNE VOIX SUBLIME VENUE D'AILLEURSÍ

Ce récital inscrit dans le cycle "Les Grandes Voix" était l'occasion de retrouver un David Daniels devenu trop rare à Paris depuis ce soir de première au Palais Garnier, en septembre 2002, où il avait chanté le rôle-titre dans Giulio Cesare.

Si Ian Bostridge a d'ores et déjà pulvérisé l'image traditionnelle du ténor, en sachant imposer sa personnalité très particulière, il semble que David Daniels soit en passe de faire de même avec la voix de contre-ténor, comme en témoignent ces lignes du compositeur Theodore Morrison, dont le cycle "Chamber Music" figure au programme de cette soirée : "Si personne ne saurait plus douter de ses capacités à interpréter la musique baroque, David Daniels a dépassé cette vision restreinte du contre-ténor, grâce notamment à l'accomplissement vocal et dramatique spectaculaire de ses récitals, avec la très belle collaboration de Martin Katz, qui parvient à interpréter les musiques de tous styles et de toutes époques". (Printemps 2004)

Tout est dit, à la seule différence que, si depuis toujours, personne n'a jamais pensé, parmi les puristes, à reprocher à une voix de ténor d'aborder les mélodies, et pour cause, il semble que ces derniers n'hésitent pas à faire la moue devant un contre-ténor qui aborde ce répertoire.

Or, nous sommes en présence d'un musicien absolu et d'un artiste véritable, original, doué d'une immense curiosité artistique et d'une certaine audace, qui se plaît à nous surprendre en se trouvant où l'on ne l'attend pas... Il faut en effet une certaine insolence, d'une part pour s'emparer, dans son cas, des mélodies de Mozart, Fauré ou Ravel,  et, d'autre part, chanter la musique baroque accompagné au piano, une véritable "hérésie" pour les "intégristes" de ce milieu.

Je garde en mémoire une phrase pleine d'humour du grand James Bowman au cours d'un de ses récitals : "Que les baroques me pardonnent, mais je vais vous chanter Purcell harmonisé par Britten".

Il est clair que David Daniels, contrairement à certains de ses collègues, ne souhaite pas être "formaté" et enfermé dans le carcan baroque. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison, car si l'on estime désormais acquis que toutes les voix peuvent aborder toutes les mélodies, à quelques exceptions près, certes, et sauf bien entendu lorsqu'elles sont écrites pour une voix bien spécifique, on ne voit vraiment pas pourquoi seuls les contre-ténors devraient être exclus de ce genre.

Et si quelques doutes subsistent encore à ce sujet, ce programme très éclectique et magnifiquement composé, panaché d'˙uvres connues et moins connues, attendues et inattendues devrait suffire à les dissiper.

Les Mozart du début mettent en valeur les qualités intrinsèques du chanteur : style à la fois délicat et naturel, plénitude de la voix, musicalité absolue, souffle au kilomètre, et maîtrise totale de l'instrument.

Les Fauré qui suivent constituent un des sommets du récital : diction exemplaire, poésie, raffinement, étrangeté comme venue d'ailleurs. Cette voix paraît idéale pour ces mélodies qu'elle fait baigner dans une sorte de ferveur extatique, un peu vénéneuse, certes, mais sans doute très proche de ce que souhaitait le compositeur.

Les "Cinq mélodies populaires grecques" sont une vraie surprise, empreintes d'un curieux mélange de féminité et de virilité, d'une grande pureté, d'une grande musicalité et toujours de cette poésie raffinée, marque de fabrique du contre-ténor. Grâce à lui, ces pages célèbres, en apparaissant sous un éclairage différent, trouvent une nouvelle signification. Le résultat est passionnant...

La deuxième partie s'ouvre avec un répertoire plus connu et aussi plus convenu : on sait quel immense haendelien David Daniels peut être, avec ces vocalises irréprochables et cet abattage qui le caractérisent. Il en est de même pour les célèbres "Arie Antiche" qui, comme le savent tous les chanteurs, sont le "baume de la voix".

Les mélodies de Morrison, écrites, il est vrai, sur mesure pour Daniels, constituent indiscutablement le deuxième sommet de cette soirée : traversées par la passion, la violence, l'élégie, le désespoir, elles comportent même quelques vocalises "alla Georg Friedrich Haendel". Daniels en livre une interprétation à la fois stylée et  pleine d'autorité, voire de véhémence.

La générosité étant également une des qualités de cet artiste, le public de plus en plus enthousiaste s'est vu gratifier de "bis" mémorables : un "Music for a While" de Purcell quasiment digne de Deller, une "Belle jeunesse" de Poulenc (extraite des Chansons Gaillardes) époustouflante de précision et d'humour, une superbe mélodie d'un compositeur américain, Alec Wilder, "Blackberry Winter"(*), à tomber en pâmoison, et last but not least, une "Berceuse Créole" d'Henry Sauguet à faire pâlir nombre de récitalistes chevronnés...

Le formidable Martin Katz, un des accompagnateurs préférés de Marylin Horne, fidèle à sa légende, s'est révélé le compagnon de route idéal pour ce partenaire extraordinaire et a su, comme le précise Morrison, "accompagner tous les styles, toutes les époques".

Tout cela donne envie de remercier David Daniels pour son engagement, son courage, sa liberté et sa curiosité artistique, qui nous emmènent loin des sentiers battus, vers un grand ailleurs, celui des poètes, un peu étrange, certes, mais les vrais artistes ne le sont-ils pas toujours un peu, et même parfois beaucoup ?
 
 
 

Juliette BUCH
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(*) David Daniels a gravé cette mélodie sur le CD A Quiet Thing

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