Hommage à Domenico Cimarosa
(17-12-1749 - 11-01-1801)

Yonel Buldrini

En commémoration du bicentenaire de sa disparition

« Cimarosa met toujours sa statue sur la scène et le piédestal dans l’orchestre,
alors que Mozart place la statue dans l’orchestre et le piédestal sur la scène. »
(Réponse de Grétry à Napoléon,
lui demandant la différence
entre les deux compositeurs).

 

 

V. « La politica è sporca »

(«La politique est sale», dicton italien).

On a vu que les troupes françaises avaient battu et chassé les Autrichiens de Lombardie et de Vénétie, proclamant une République cisalpine. En février 1798, les troupes françaises entraient dans Rome, faisant fuir le pape et proclamant une « Repubblica Romana ». Le roi de Naples Ferdinando IV°, allié des Anglais et des Autrichiens, avait déjà mis en place un régime autoritaire à l’annonce des troubles survenus en France, car en guillotinant la reine Marie-Antoinette, on exécutait la soeur de son épouse Maria Carolina ! De plus, il envoya une armée aux frontières de son Royaume des Deux-Siciles... l’échec de cette expédition aboutit à la fuite de la famille royale qui abandonna Naples dans la nuit du 21 au 22 décembre 1798, embarquant pour la Sicile, sur le navire de lord Nelson. Il emportait les trésors d’état, comme dirent les chroniques, mais ce terrible voyage coûta la vie à son héritier, le petit Carlo Alberto, âgé de six ans. Le 23 janvier 1799 était proclamée la « Repubblica Partenopea », le noble Teatro di San Carlo devenait « Teatro nazionale » et le T. del Fondo, « Teatro Patriottico » ...et nos compositeurs de cour dans tout cela ?

Giovanni Paisiello, tenant logiquement à son moyen de subsistance, accepta d’être nommé « Maestro della Nazione » et Cimarosa composa un hymne patriotique exécuté devant l’arbre de la liberté, planté face au palais royal...Lors du retrait des troupes françaises, le 7 mai, il composa un hymne hostiles aux Français... et lorsque les Bourbons revinrent à Naples, il écrivit un hymne en le signant du titre de « Maestro di Cappella della Corte Borbonica di Napoli », chose que le Roi Ferdinando IV° n’apprécia pas beaucoup, d’autant que le titre avait été attribué, durant l’exil palermitain, à Gaspare Spontini.

Il fit exécuter son hymne le 23 septembre tandis que le roi ordonnait une enquête, et le 9 décembre, était prononcé l’arrêt de Don Domenico Cimarosa, qui avait osé « diriger de la musique sous l’infâme Arbre de la liberté » !

On pensa que Paisiello n’avait pas été étranger à ces événements ou tout au moins à la prolongation du séjour de Domenico en prison mais il ne faut pas oublier que Paisiello avait déjà assez de mal à se défendre lui-même, ayant allègrement alterné la composition d’hymnes pour le roi Ferdinando aussi bien que pour Joachim Murat ! Tout le monde ne s’en tira pas aussi bien que Rossini, mis aux arrêts par les Autrichiens lui reprochant d’avoir mis en musique l’hymne pour l’indépendance de l’Italie et surnommé la « Marseillaise italienne »... le Pésarais se présenta au général, le priant d’accepter un rouleau de feuilles de papier à musique, reliées par un ruban aux couleurs autrichiennes et contenant un hymne composé en hommage à l’empereur d’Autriche... terminant par la demande d’un sauf-conduit !... Le général l’accorda, avec cette annotation : « Pour le Signor Rossini, patriote sans importance » ; il était loin de s’imaginer que son mépris ne porterait pas et que c’est au contraire Rossini qui aurait le dernier mot... car la musique n’était ni plus ni moins que celle du morceau précisément surnommé : « La Marsigliese italiana » !

 

Par chance, le directeur de la prison étant un admirateur, on organisa des concerts avec des prisonniers, Domenico s’asseyant au clavecin. Il ne resta pas longtemps en prison, selon Roberto Iovino mais Rodolfo Celletti signale tout de même une période de... quatre mois ! et donc bien trop longue pour un homme de cette dimension ! Diverses légendes courent sur sa libération comme celle des soldats russes, accréditée par un tableau peint par Raffaello Tancredi, où l’on voit le compositeur porté en triomphe par les soldats. Peut-être y eut-il intervention du ministre russe à Naples, le chevalier Ilakinski, ou de l’impératrice d’Autriche... on pense plus vraisemblablement à l’aide d’un admirateur et ami véritable de Cimarosa, Ercole Consalvi, haut placé dans l’administration pontificale et près de devenir cardinal. Cas unique de compositeur romantique ayant écrit ses mémoires, Giovanni Pacini (1796-1867) relate sa rencontre avec le cardinal Consalvi, homme à la stature et à la physionomie imposantes, et qu’une concision de paroles rendait également impressionnant. Voilà que le cardinal demande au « jeune maestro » s’il connaît Paisiello et Cimarosa... et lequel il préfère ! Pacini croit s’en tirer en déclarant qu’ils sont tous deux de grands compositeurs... mais le cardinal voulait une réponse exclusive ! et notre Giovanni Pacini de frémir à l’idée que la faveur du cardinal dépendrait de sa préférence... Finalement, il répond avec franchise : c’est Cimarosa qu’il aime le plus. A ces mots le cardinal se lève et lui prend la main, « ce qui m’épouvanta presque ! » note Giovanni. le cardinal conduit alors un Giovanni Pacini tremblant, dans ses archives musicales et lui montre tous les ouvrages de Domenico Cimarosa ! « Agenouille-toi, maestro ! rapporte Giovanni, citant le cardinal, En aimant la musique de ce grand génie et en te modelant sur lui, tu feras, avec le temps, quelque chose de bon. ». On ne peut oublier la conclusion humoristique ajoutée par Pacini : « J’acceptai l’augure avec reconnaissance, non sans penser que si par hasard j’avais préféré Paisiello, j’aurais été “bello e spedito” », c’est-à-dire : bel et bien condamné, liquidé ou : proprement et joliment classé ! (« spedito » signifiant : expédié).

 

Certains biographes de Cimarosa expliquent son voyage à Venise par une intension de retourner à Saint-Pétersbourg ce qui conforterait la thèse de la libération par les soldats russes. R. Iovino rappelle le tiède accueil reçu dans la capitale des tzars... et le terrible climat tant craint par Domenico ! ...Domenico, retourner là-bas à présent qu’il est affaibli par la maladie et ses soufrances napolitaines ?... On peut plutôt penser à un exil dans un lieu où il s’était trouvé à l’aise. D’ailleurs le travail précise un peu les choses puisque l’impresario du Gran Teatro La Fenice lui commande un opéra qui sera Artemisia de G. B. Colloredo, à noter que l’oeuvre n’a rien à voir avec Artemisia regina di Caria créé en 1797. Dans cette seconde Artemisia , R. Iovino trouve la marque de la maturité de son créateur et il en énumère quelques composantes intéressantes, comme « des pages instrumentales d’effet (la belle ouverture, la marche insérée dans le premier acte), une série de « concertati » articulés avec de bonnes solutions tant musicales que théâtrales (le Finale du premier acte) ; il utilise plus fréquemment que par le passé les récitatifs instrumentaux soutenus par une orchestration vibrante, dosant génialement, cordes et vents. ». C’est malheureusement une Fenice tendue de noir qui crée le soir du 17 janvier 1801 cette Artemisia car le 11 janvier, disparaissait Domenico Cimarosa !

Le beau et lourd rideau bleu de nuit piqueté de « Fenici » (phénix) d’or tomba là où Domenico s’arrêta dans sa composition, car l’opéra ne fut pas achevé.

 

La fin prématurée du malheureux compositeur donna lieu à de nombreuses hypothèses comme l’empoisonnement sur ordre de la reine des Deux-Siciles ! On a dit qu’il avait été étranglé, qu’il avait succombé à un infarctus causé par toutes les misères qu’il avait dû endurer à Naples... Stendhal commence sa Vie de Rossini par cette affirmation cinglante : « Le 11 janvier 1801, Cimarosa mourut à Venise des suites des traitements barbares qu’il venait d’éprouver à Naples, dans les prisons où l’avait fait jeter la reine Caroline. ». Au regard de son certificat de décès, on constate « qu’au bout de huit jours d’alitement, il fut pris d’une colique bilieuse et cessa de vivre aujourd’hui à deux heures de l’après-midi ».

Le 28 janvier eurent lieu devant une Venise tout émue, les funérailles du grand homme qui fut enseveli dans l’église de San Michele Arcangelo.

Aussi impensable que cela puisse paraître, ses restes furent dispersés à la démolition, en 1837, de l’église en question !

A Rome, l’ami cardinal Consalvi fit exécuter la Messa da Requiem composée par Cimarosa lui-même et s’assura de l’avenir de Paolo son fils et de sa fille devenue religieuse, (on ne parle pas du troisième enfant). Stendhal évoque dans ses Promenades dans Rome, la touchante affection qu’éprouvait le cardinal pour Domenico : « On a vu peu d’hommes aussi sensibles à la musique que le cardinal Consalvi ; il allait assez souvent le soir chez Mme l’ambassadrice de ... ; là, il rencontrait un jeune homme charmant qui savait par coeur une vingtaine des plus beaux airs de l’immortel Cimarosa ; Rossini, car c’était lui, chantait ceux que lui demandait le cardinal, tandis que Son Excellence s’établissait commodément dans un grand fauteuil un peu dans l’ombre. Après que Rossini avait chanté quelques minutes, on voyait une larme silencieuse s’échapper des yeux du ministre et couler lentement sur sa joue.

C’étaient les airs les plus bouffes qui produisaient cet effet ; le cardinal avait tendrement aimé Cimarosa, et, en 1817, fit faire son buste par Canova. La réaction ultra a exilé dans une petite chambre obscure au Capitole ce buste, qu’on voyait au Panthéon, avec cette inscription :

 

A Domenico Cimarosa

Ercole cardinale Consalvi.

 

Le cardinal écrivait souvent à ses amis de Naples pour leur recommander le fils de Cimarosa, dont il a été impossible de rien faire. ».

On remarquera bien que la plus intense émotion naissait dans le coeur du cardinal, à l’écoute des airs bouffes, ce qui prouve peut-être l’adéquation totale entre le goût musical de l’auditeur et ce qu’il entend, peu importe alors le texte, la situation du morceau et le genre de l’oeuvre ! Ceci se rencontre encore aujourd’hui, Dieu merci, et s’il est permis à l’auteur de ces lignes de rapporter ses propres découvertes, il pourra dire qu’en peu de mois il rencontra des larmes analogues à celle du cardinal Consalvi pour Cimarosa : elle coulaient pour Giuseppe Verdi, pour Georg Friedrich Händel, pour Gaetano Donizetti, pour Vincenzo Bellini...