Hommage à Vincenzo Bellini

A L'OCCASION DU BICENTENAIRE DE SA NAISSANCE : 1801-2001
Deuxième époque
(1827-1829)
* * *

Yonel Buldrini

 

La Straniera ou le délire d'une reine... et d'un public !


" La "filosofia" di Bellini "
ou
Comment la nouveauté de sa musique dérouta critiques et théoriciens
de l'opéra de son époque


C'est alors qu'un choix crucial s'offre à Bellini, auquel l'impresario Barbaja propose un contrat alternatif, pour ainsi dire. Composer pour le San Carlo et donc pour Rubini, la Tosi, Lablache ou Tamburini ; ou alors pour la Scala, qui s'était assurée la Méric-Lalande, Lablache ou Tamburini, et le ténor Winter. Milan représentait le risque de proposer une nouveauté à un public non revenu du septième ciel où l'avait élevé Il Pirata !... d'autre part, le ténor Winter déplaisait fortement aux Milanais et se trouvait ouvertement partisan du clan Pacini. Écrire pour Naples était autrement délicat, car le même clan favorable à Giovanni Pacini avait tenté d'y faire tomber Il Pirata ! A Naples vivait le fidèle Francesco Florimo qui devait être bien placé pour conjurer son Vincenzo de n'accepter à aucun prix de composer pour cette ville... Bellini opte donc pour Milan et le " cane ", comme il appelle Winter (ou " chien ", terme italien réservé aux mauvais chanteurs) et cela pourrait expliquer pourquoi l'opéra ne comporte pas d'air pour le ténor. En fait, Bellini put s'assurer le concours d'un autre ténor, Domenico Rejna, mais le rôle d'Arturo n'en fut pas pour autant doté d'un air ! La distribution sera complétée par Carolina Ungher, créatrice de la partie de soprano dans la Neuvième Symphonie de Beethoven et destinée à être une importante cantatrice de l'opéra romantique italien. Le librettiste est à nouveau Felice Romani mais voici que ce dernier tombe malade, ce sera l'occasion pour Bellini d'écrire à quel point il tenait à son travail, concluant fermement : " Romani pour moi est nécessaire. ".
Conclusion édifiante mais n'impliquant pas forcément la facilité de création : alors que Bellini et Romani travaillaient ensemble à la conclusion de l'opéra, une Cabaletta finale d'effet, voici que le compositeur s'arrête, non satisfait du texte. Felice Romani en rédige un autre, laissant Bellini tout aussi insatisfait ; Romani s'exécute à nouveau mais ce troisième texte ne convient toujours pas... et le quatrième non plus ! Cette fois, Romani piqué au vif, avoue ne pas comprendre ce que Bellini désire.... " Ce que je veux ? s'exclame Bellini, mais je veux quelque chose qui soit une prière et une imprécation, une résignation et une protestation ; je veux quelque chose qui soit une menace et une lamentation, un délire et une agonie ! " et voilà que Bellini, tout à coup inspiré, s'élance vers le piano et crée son air (!) sous le regard stupéfait de Romani... qui se met rapidement à écrire !
" Voilà ce que je veux ! dit Bellini ; as-tu compris à présent ?
- et en voici les paroles, répond un Romani rayonnant : crois-tu que j'aie bien interprété ton idée ? " C'est la superbe Cabaletta finale : "Or sei pago, o ciel tremendo" : Bellini embrasse son "poeta" avec émotion : l'un était digne de l'autre. Ce récit d'un certain Raffaele Colucci semble aussi romantique que la manière de créer de Bellini, mais il est bien possible que le compositeur ait un type de musique, de mélodie dans la tête, dicté par la situation, et manque d'un texte adéquat permettant de traduire la riche ambiguité de son idée musicale, étant à la fois " une prière et une imprécation, une résignation et une protestation (...) une menace et une lamentation, un délire et une agonie ".
Le tour de force de Romani est aussi louable, puisqu'il permet une extraordinaire complémentarité : quelle meilleure adhésion obtenir, que celle où les paroles sont écrites en fonction de la musique !
La musique, précisément : quelles sont les petites particularités de ce nouvel opéra ? Eh bien, on a avec la partie de Valdeburgo, l'une des premières écritures distinguant ce qui sera le baryton moderne, de la basse plus légère à laquelle il était assimilé. Autre nouveauté, le ténor, couvrant pourtant un rôle de premier plan, n'a pas d'air ! Malgré cela, le personnage est bien caractérisé, c'est dire l'efficacité bellinienne, capable de faire ressortir les facettes d'un personnages grâce à des Duetti ou simplement des Scene (récitatifs plus expressifs). Le cas de personnages importants n'ayant pas de morceau soliste existera encore chez Bellini, pour le ténor Orombello di Ventimiglia dans Beatrice di Tenda , même si le personnage résulte un peu fâlot. En revanche, fortement caractérisés par Donizetti par exemple, seront le roi Enrico Ottavo dans Anna Bolena. et le rôle titre de Belisario, bien qu'ils ne possèdent pas d' "air".
Il faut également remarquer une chose complètement inhabituelle dans La Straniera naissante : non content d'observer la grande vogue de l'Aria finale pour le personnage protagoniste, voilà que Bellini termine son premier acte également par un air final ! Peut-être fut-il poussé, conditionné par l'action qui fait culminer à cet endroit le désespoir, jusqu'alors contenu, de l'héroïne ?... Et ceci au nom de la doctrine bellinienne de composer une musique adhérant le plus possible au texte ?..
A ce propos, il faut parler des récitatifs qui, comme parfois la musique, déroutèrent les critiques, embarrassés pour les qualifier, au point d'hésiter, comme le journal milanais L'Eco, entre les deux expressions : "déclamation chantée" ou "chant déclamé" ! ! L'article mérite la citation : " Le Signor Bellini cherche la nouveauté, et en cela il mérite des louanges. Il a utilisé une méthode dont nous ne savons pas bien s'il faut la nommer déclamation chantée ou chant déclamé. Le but de cette méthode semble être d'unir la force de la déclamation à la noblesse du chant ; son danger pourrait être celui de confondre déclamation et chant, et de produire de la monotonie, de la lenteur, une cassure et une incertitude dans la cantilène et le manque de motifs qui charment et demeurent dans l'oreille. ".
Fort intéressante est la clairvoyance de cet article, véritablement visionnaire de ce que sera l'opéra -et pas seulement l'opéra italien- lorsque règnera la mélodie continue à la Wagner... qui, si elle est valide chez le grand Tudesque, peut tomber et vraiment engendrer " monotonie et lenteur " chez des compositeurs décadents ou qui se cherchent... sans se trouver !
La Gazzetta privilegiata di Milano trouve que Bellini conserve " dans le chant la vérité des sentiments " au point de de conclure que " Bellini a restauré la musique scénique, et désormais, il en était temps. " Autrement dit, Bellini jette un pont jusqu'à Monteverdi qui avec son fabuleux " recitar cantando " (jouer, dire son texte en chantant) était plus dramatique que ses successeurs scindant l'unité de l'opéra en airs -si beaux soient-ils- et fastidieux récitatifs.

La nouveauté déroutante du style de Bellini peut encore se ressentir dans l'emploi, inattendu aujourd'hui, du mot "philosophie", par le critique de I Teatri : " cette philosophie constante chez Bellini dans le fait de toujours suivre avec sa musique les phrases poétiques et les situations. ". Friedrich Lippmann justifie efficacement cet emploi du mot "filosofia" : " Pendant beaucoup de temps, les Italiens honorèrent en Bellini quelque chose de plus que le grand mélodiste. A leurs yeux, l'étroite cognition de mélos et de texte, la consécutive identification entre musique et drame, interprétaient les sentiments humains d'une façon totalement nouvelle. Pour eux, l'adjectif "philosophique" ne fut pas trop élevé. "
L'importance de Rossini n'était pas en cause mais on ne pouvait que constater et louer la tentative des jeunes compositeurs de se détacher de l'ombre du grand prédécesseur au " canto fiorito " (chant "fleuri" ou orné). Rossini avait déjà fait un pas en rendant la virtuosité expressive, exacerbant les sentiments des personnages, Bellini et Donizetti continueront dans cette voie mais en diminuant de beaucoup les vocalises et ornementations et faisant en sorte que la musique traduise plus immédiatement les sentiments, tour à tour exprimés par les personnages.
Un abonné du journal L'Eco écrivait ceci : " Au nombre de deux sont aujourd'hui les opinions exagérées sur les drames en musique. Pour certains, l'opéra n'est considéré que comme une sorte de concert costumé dans lequel on prête attention aux morceaux qui se distinguent le plus par les belles mélodies, tandis que l'on prend des sorbets et que l'ont s'adonne au bavardage [...]. D'autres ne s'occupent pas autant de la mélodie, il leur suffit que l'auteur exprime servilement les sentiments du " poeta " (le librettiste) et se conforme avec exactitude aux règles de l'harmonie pour jouir, plutôt que de s'ennuyer avec une semblable production. "
Il poursuit en rappelant avec une pointe d'esprit, l'hésitation de la critique entre les termes de déclamation chantée ou de chant déclamé, et il choisit de l'appeler musica drammatica (musique dramatique, au sens étymologique de " drama " : déroulement d'une action) " qui ne serait rien d'autre que l'expression vraie des vers et des situations donnés par le poeta, lequel, cessant d'être l'homme de peine , serviteur et fidèle du maestro (le compositeur), deviendrait son émule... ". C'est un discours moderne ! Celui que Richard Strauss laissera en suspens au bout des trois heures de son ultime opéra, Capriccio, ne pouvant ou ne voulant opter pour la suprématie de l'une (la musique) ou l'autre (le texte) !

En fait de " sorbetti " et de bavardages, le soir de création de La Straniera, le théâtre resta à ce point silencieux que les journaux en furent frappés ! Sans atteindre " l'anarchie " de l'époque baroque où Dieu sait ce que faisaient les spectateurs pendant les " Arie di sorbetto ", précisément ! (c'est-à-dire les airs des personnages secondaires), un petit brouhaha continu emplissait toujours les théâtres durant les représentations. Bellini et sa " modernità " surent captiver les trois mille spectateurs du teatro alla Scala !
C'est d'ailleurs LE triomphe qui attend La Straniera, au détour de ce 14 février 1829... et pour vingt-six représentations.
Vincenzo est complètement dépassé par l'accueil des Milanais, au point d'écrire à son parent : " Mon cher Oncle, ma Straniera fut représentée samedi 14 courant, et je ne trouve pas de termes pour vous décrire l'accueil, lequel ne peut s'appeler fureur, s'élever aux étoiles, fanatisme, enthousiasme, etc., non : je vous assure qu'aucun de ces termes ne suffit pour exprimer le plaisir que provoqua toute la musique, laquelle a fait crier tout le public comme un fou. Tous ont été stupéfaits car ils croyaient que je ne pouvais pas faire un autre Pirata , et d'avoir trouvé cette œuvre bien supérieure les a tous abasourdis de telle manière qu'ils m'ont fait sortir [devant le rideau] deux fois au premier acte et cinq dans le second, chose jamais vue au Teatro alla Scala... malgré tout, je n'abandonnerai pas mon étude afin de ne pas reculer ; et si Dieu m'aide, j'espère faire époque avec mon nom, lequel me semble bien s'affirmer dans la carrière, où, par sa bonté, le public m'estime comme un génie novateur et non plagiaire du génie dominateur de Rossini. "


Les biographes ne concordent pas sur le lieu de composition de La Straniera, les Turina possédant plusieurs villas, dans la campagne lombarde et sur l'une des rives amènes de l'enchanteur "Lago di Como" (lac de Côme)... On n'en considère pas moins Giuditta Turina comme la Muse inspiratrice de cette divine musique !... Qu'importe alors que plusieurs plaques commémorent jalousement la naissance... simultanée (!) de l'opéra !....


Non épargnée par le phénomène d'évolution du goût du public, La Straniera cessa d'être représentée, pour ressurgir à notre époque moderne en 1935 (22 avril), probablement pour fêter le centenaire de la disparition de son auteur. Le Teatro alla Scala avait en l'occurrence fait appel à des grands noms du moment : Gigna Cigna, Gianna Pederzini, Francesco Merli, Mario Basiola et le Maestro Gino Marinuzzi. L'éclatante reprise du Teatro Massimo de Palerme en 1968 fut portée à Venise, Rome, puis au Festival d'Edimbourg et depuis, La Straniera connut une sorte de relance, comme en témoignent les nombreux enregistrements sur le vifs figurant dans la liste.

 

Intrigue et musique de La Straniera

Felice Romani s'est inspiré du roman L'Étrangère de Charles Prévost, vicomte d'Arlincourt (1825). Ce dernier connut un beau succès avec ses romans historiques à la manière de Walter Scott, comme Le Solitaire, ayant inspiré bon nombre d'opéras italiens de l'époque et considéré un instant par Bellini, avant L'Étrangère, précisément.
Comme dans le cas de Il Pirata, Romani a placé en tête de son livret un " Avvertimento " plutôt utile à la compréhension d'une histoire si mystérieuse. C'est précisément pour des raisons de suspense (si on peut employer ce mot à propos de l'action d'un opéra !) que de l' " Avvertimento " nous ne dévoilerons rien... ou plutôt : presque rien, si ce n'est un éclaircissement quant au lieu. Sachant que l'action se déroule en Bretagne vers 1300, l'auditeur attentif ne peut qu'être étonné de découvrir un nom résonnant aussi peu breton que : " il castello di Montolino " ! L'explication nous est donnée par Romani qui dans son avertissement cite le nom original du lieu : le château de Karency.

Acte premier [1h.26mn.]

Premier tableau : L'atrium du château de Montolino, donnant sur un lac et l'on aperçoit sur la rive opposée le village illuminé. On célèbre une double fête au château, l'anniversaire de la restitution de la Bretagne par les Anglais à "Filippo Augusto" (!) et le prochain mariage de la fille du "Signore di Montolino". Le lac est parsemé d'esquifs décorés et illuminés.
Preludio ed Introduzione. Pas d'ouverture pour cet opéra, Bellini préfère la solution plus rapide et plus romantique du prélude qui donne plus vite un ton, une atmosphère, et plonge donc le spectateur d'amblée dans l'oeuvre. Des accords sombres conduisent rapidement à une sorte de crescendo annonçant quelque chose... [Coro] C'est le thème de la charmante barcarolle que vont reprendre les ténors du choeur puis les soprani, puis les basses. On est dès le début captivé par la simplicité, et cette gentillesse : à la fois tendre et naïve, typiques du style de Bellini. Les paroles célèbrent la douceur et la sérénité du soir, propices à l'amour symbolisé par l'imminent mariage de la fille du seigneur du lieu.
Scena . Le baron di Valdeburgo (baryton) trouve Isoletta (mezzo-sop.) triste alors que son mariage est pour le lendemain ! Puisqu'il est l'ami de son promis, Arturo, elle peut lui dire la vérité : Arturo a changé, il aime ailleurs ! Lorsqu'elle nomme " La Straniera ", le baron s'écrie " Que dis-tu ? Cette inconnue / errante et que tous fuient ".
Duetto Isoletta-Valdeburgo. L'affirmation de Isoletta " Je la vis " déclenche un Arioso accompagnant la description de la mystérieuse femme lui apparaissant telle une image plus divine que mortelle... Alors que son esquif s'évanouissait sur le lac, une lamentation se répandit dans laquelle était prononcé le nom de Arturo ! Le baron est ému [Cantabile -Da Capo coupé à Palerme] de voir Isoletta si jeune dans la souffrance et il tente de limiter l'éventuelle culpabilité d'Arturo. Isoletta ne peut penser à autre chose qu'à la lamentation de la Straniera : " Tout espoir t'est ravi / O toi qui es confiant en l'amour ". Le choeur s'écrie brusquement : " La Straniera ! " un crescendo à l'orchestre souligne la stupeur effrayée de tous car la Straniera passe en effet, couverte d'un voile, sur sa barque sombre... Le signor de Montolino (basse) accouru avec Osburgo (ténor), confident de Arturo, et quelques gentilshommes, ne comprend pas la terreur de sa fille. Celle-ci prend le baron à part [Stretta Duetto e Introduzione -Da Capo coupé à Palerme] : lui, qui connaît sa douleur, qu'il lui ramène " l'ingrat " ou qu'il l'aide alors à supporter le poids de la douleur ! Il lui répond de cacher ses larmes, espérant revenir avec des nouvelles positives ; sinon, elle trouvera toujours en lui un coeur compatissant à sa douleur.
Scena [Coupée à Palerme]. Le Signor di Montolino se révèle moins confiant que Osburgo car Arturo semble mépriser à la fois la fille et le père. Osburgo tente de le rassurer en lui rappelant quel coeur agité et inquiet est Arturo ; mais il est aussi le dernier descendant des princes bretons et ce mariage DOIT se faire. Se révélant également intéressé, Montolino dit se moquer de l'avenir si ce mariage a lieu : il lui donnera la puissance et à Osburgo, la richesse. Ce dernier lui répète d'avoir confiance : Arturo est dans ses filets.

Deuxième tableau : L'intérieur de la cabane habitée par la Straniera.
Preludio e Scena Arturo. Encore de sombres accords... puis la flûte fait entendre sa plainte dans une mélodie délicate mais un peu inquiète et d'ailleurs soutenue par des cordes tourmentées. Arturo conte di Ravenstel (ténor) s'avance, se demandant s'il doit rester ou partir... mais un cercle magique semble le faire prisonnier... ah ! l'air qu'elle respire !.... s'il pouvait découvrir qui elle est ! Il aperçoit un portrait : elle a sur les épaules un riche manteau, une couronne de pierreries !... elle fut donc heureuse.... - L'air que l'on pourrait attendre ne vient pas ! seul un passage cantabile, soutenu par les halètements déjà verdiens de l'orchestre. - Plus heureuse encore, elle serait si elle se confiait à l'amour d'Arturo !... On entend au loin des accords de luth... (la harpe à l'orchestre) puis une triste vocalise... Arturo s'écrie, extatique : " C'est elle... Alaìde, o accents chéris ! ".
Romanza Alaìde (" La Straniera "). Cette superbe Romance en trois strophes (dont on coupe souvent la deuxième, comme à Palerme !) présente le personnage principal, dans un saisissant effet de rapprochement progressif, à chaque strophe. La triste romance reprend le thème qui avait glacé Isoletta : malheureux est celui qui croit en l'amour, la grandeur est une chimère, la beauté est une fleur qui tombe, seules les larmes durent !
La romance ne finit pas mais s'interrompt dramatiquement lorsque Alaìde aperçoit Arturo.
Scena e Duetto Arturo-Alaìde. La Scena devient vite Cantabile, selon la nouvelle méthode d'accentuation dramatique de la musique voulue par Bellini. Arturo, éperdu d'amour pourAlaìde, est prêt à partager sa douleur, car un pouvoir secret le pousse vers elle ! Alaìde se laisse aller à remarquer : " Tenero cor! " (tendre coeur) mais elle se ressaisit : " Le ciel a posé entre nous / une insurmontable barrière. " Elle déclare ensuite être coupable... et Arturo lui demande alors si elle est vraiment proscrite, errante... Elle le supplie de cesser de l'outrager par ces paroles accusatrices...
Arioso passionné : Arturo la prie de garder ses secrets qu'il promet de respecter, mais lui interdire de l'aimer est vain : " Tu es l'air que je respire, / tu es la lumière, le soleil que je contemple... ". Ces sublimes paroles font mal à la malheureuse Alaìde qui déclare son amour condamné sur la terre. Elle ne peut l'associer à son destin hostile, il doit suivre le sien... Ah! si elle pouvait elle-même l'effacer de son coeur ! Entendant ces mots, Arturo est au comble du bonheur car il comprend qu'elle l'aime ! Elle le supplie de partir mais il veut absolument faire son bonheur : descendant de régnants, il peut lui proposer une couronne... A ces mots, elle s'écrie : " Hélas, funeste, ah ! triste poids ! / je veux mourir seule, ici. ".
Largo. Arturo propose de l'accompagner, même dans un désert, si elle veut fuir le monde !... Désolée, elle lui demande de ne pas se leurrer, elle doit rester seule, souffrir seule !... Admirable passage, mesuré, haletant, traduisant la souffrance contenue mais intense, désespérée... la souffrance de celui qui aime et se trouve prêt à tout... de celle qui ne peut se laisser aimer... les deux voix s'unissent puisque les coeurs ne le peuvent !... et là, c'est merveilleux, sublime : on sort de l'opéra, de la vie même : Bellini a eu sa main guidée par la perfection divine...

On entend la musique d'une chasse lointaine... et Alaìde rappelle à Arturo qu'on fête le jour de ses noces ! Comme il ne veut pas partir elle se désespère : " Et toujours à faire des malheureux / serai-je damnée, ô ciel ? ".
Stretta [Pas de da capo à P.]. Sur un rythme plus serré, Alaìde donne son adieu à Arturo, un adieu désespéré, déchirant mais définitif :

" Un ultime adieu,
reçois, malheureux ;
je ne peux pas plus;
et à plus, tu n'as pas le droit :
cache-moi ces larmes
qui voilent tes yeux...
tu dois prier,
et non pleurer, pour moi. "
La réponse de Arturo est tout aussi passionnée et déchirée :
" Pour celui qui t'a vue,
pour celui qui t'a perdue,
un poids est la vie,
qu'on ne peut supporter "
Il ne peut que répéter sa noble proposition de partager son destin...
" mon sort est le tien
à la vie et à la mort,
Ou submergé avec toi,
ou sauvé avec toi. "

Le rideau tombe sur l'un des sommets de la partition.


Troisième tableau : La forêt, à proximité du château de Montolino ; on aperçoit un peu plus loin la cabane de Alaìde.

Scena e Coro. On entend les traditionnelles sonneries de chasse. Osburgo et les chasseurs entrent, à la poursuite d'un cerf. Lorsque nombre d'entre-eux s'est dispersé, Osburgo prend à part les autres et constate que ce lieu abrite la Straniera. Le moment de la punir et proche mais pour le moment, il leur rappelle leur promesse. Ce sont des espions qui vont tenter de découvrir avec quels artifices " elle " retient Arturo. (Ils se dispersent). Il est amusant de constater le caractère fonctionnel ou illustratif de la musique de ces " choeurs furtifs " gentiment naïfs et typiques de l'opéra romantique italien, de Bellini à Donizetti et Verdi !
Scena. Les deux amis se rencontrent et le comte Arturo prie le baron di Valdeburgo de l'aider : il apprécie les qualités de Isoletta... mais il ne l'aime pas ! Le baron n'y croit pas, pour lui, Arturo aimait vraiment Isoletta avant d'être subjugué par " une femme indigne de [lui], proscrite, obscure / et infâme peut-être ". Arturo lui demande de la voir avant de la juger... et puis s'il estime qu'Arturo doit la fuir, il lui promet de le faire.
Scena e Terzetto. La flûte et l'orchestre reprennent le thème de sa Romance d'entrée... Alaìde pousse un cri en apercevant le baron et tronque le nom qui allait lui sortir de la bouche : " Agn.... ". Elle tombe avec émotion dans ses bras et Arturo en conçoit un soupçon... Valdeburgo explique qu'ils ont grandi ensemble ! Arturo en déduit qu'Alaìde est digne de lui, puisqu'elle est proche de son noble ami.
Au contraire, il doit plus que jamais la fuir, réplique le baron ! Arturo est éperdu : a-t-elle commis une faute ? est-elle l'épouse d'un autre ? qu'est-ce qui peut donc s'opposer à leur union ?? le pauvre Arturo ne comprend plus ! Alaìde supplie Valdeburgo de ne rien dire. Le soupçon renaît en Arturo : Valdeburgo.... non, Alaìde confirme, il n'est pas son rival. Le baron entame le bel andante très bellinien dans lequel il lui confirme son amitié mais aussi la " Necessità fatale " lui interdisant d'aimer Alaìde ! Arturo, ensuite, sur la même musique, exprime sa douce mais douloureuse incompréhension. Alaìde chante à son tour ce bel andante pour confirmer à Arturo qu'il n'a pas de rival et pour le conjurer de s'éloigner : " Pour moi, un désastre extrême / est ton funeste amour. " Arturo tire l'épée mais Alaìde compte tellement pour lui qu'il fond en l'entendant dire : " Ta vie, Arturo, m'appartient. ". Il est disposé à tout, à tout, hormis la quitter ! L'élégante Stretta voit Arturo qui cède et demande même, le malheureux en est touchant, si sa frénésie et si le tumulte de son coeur n'ont pas offensé Alaìde ! Elle le rassure et promet de le revoir mais il doit se retirer à présent... tandis que le baron adresse d'amers reproches à son ami.

Quatrième tableau : Un lieu retiré où se trouve la cabane de la Straniera, ombragée par quelques arbres. De face, des rochers dominent le lac. Le ciel s'obscurcit peu à peu, sous la tempête qui finira par éclater dans la dernière scène. Le comte Arturo est plongé dans ses pensées.
Scena e Coro. Après un prelude lourd, menaçant, avec en dernier un thème plus léger mais mystérieux, à la flûte, laisse la place au " doute atroce " qui ronge le choeur de Arturo : il ne peut le chasser... là encore, on attendrait un air du ténor mais l'économie bellinienne (ou son insatisfaction du ténor prévu pour créer le rôle) nous le refuse. La musique reprend le thème mystérieux (sur les paroles : " Mauvais présage ! le ciel s'obscurcit ") qui parcourt l'opéra et que l'on réentendra dans le finale, tout proche. Osburgo et les chasseurs entrent et augmentent à dessein, les soupçons du malheureux homme, en révélant l'imminente fuite de Alaìde et de Valdeburgo. Ce très intéressant passage est construit en chant serré, staccato, presque haché par le choeur qui chuchote son venin, augmentant peu à peu en intensité. Dans un fort beau contrepoint, on entend les touchantes exclamations de Arturo, partagé entre le déchirement produit par ses révélations et un faible désir de punir les coupables... Peu de chefs réussissent ce passage, le dirigeant linéairement et uniformément (Eve Queler), ou pire, à toute allure, comme le pauvre Maurizio Arena. Exemplaire est le résultat obtenu par Nino Sanzogno dans la version de référence, du Teatro Massimo de Palerme.
Finale Primo. a) Scena-Duettino Alaìde-Valdeburgo. Le thème mystérieux se fait entendre à nouveau, alors que Alaìde tente de retenir près d'elle le baron di Valdeburgo... leur paroles prêtent évidemment à double sens et c'est ainsi que les recueille Arturo, caché un peu plus loin. Il faut dire que Romani a forcé le trait : de véritables amants ne se seraient pas exprimés autrement ! et Bellini compose, en plus, de tendres adieux... Enfin, l'orchestre suggère discrètement le thème du choeur de la calomnie... b) Scena. Lorsque Valdeburgo a raccompagné Alaìde à sa cabane, Arturo se montre, l'appelle " Leopoldo ", comme il a entendu Alaìde le nommer... et le provoque ! Le baron doit se défendre... il recule... Arturo le blesse, Valdeburgo s'effondre et tombe dans le lac ! Alaìde sort avec une torche, Arturo se vante avec ironie d'avoir tué son " trésor " mais lorsque Alaìde s'écrie " Ah! mon frère... ", Arturo, éperdu, s'écrie : " Qu'il te soit rendu ou je mourrai aussi. " puis il s'élance vers la rive du lac et s'y précipite ! Alaìde reste désemparée, et tombe à genoux, pétrifiée, à l'endroit où son frère vient d'être blessé.
On entend des cris demandant de l'aide pour un homme tombé dans le lac, les habitants des rives surviennent, ainsi que Osburgo et des hommes en armes. Il relève Alaìde... mais tous ne voient que "la Straniera" et le sang !... Osburgo se fait fort de recueillir l'épée tachée de sang et la montre à Alaìde qui la reconnaît et ne veut pas la voir !
Alaide est hors d'elle et son désespoir l'accuse :

" Mon amour lui fut fatal...
je l'ai tué, je l'ai perdu...
le ciel n'a pas de peine pour moi. "
et le choeur réplique :
- Toi homicide !... ah! oui, tu l'es...
La hache te punira. "

Le tonnerre, les éclairs et le vent lugubre se déchaînent ; Alaìde est délirante...
Bellini renonce génialement à l'habituel ensemble concertant final (la situation l'y poussant, faute de personnages solistes) au profit d'un air de désespoir comme ceux qui finissaient les opéras de cette époque.

La didascalie note : " Alaìde est délirante " !
Plainte de la flûte - Silence.
c) Aria finale. " Un grido io sento " (j'entends un cri). Cette géniale Cabaletta alterne moderato assai et allegro : la partie lente, posée, marque l'hallucination horrifiée de Alaìde qui croit entendre le cri étouffé de celui qui meurt et lui reproche un amour coupable... le rythme s'accélère un peu (allegro) : que les vents s'unissent à ses lamentations, qu'éclate le tonnerre accusateur !
Retour au moderato déchiré : " Je l'ai perdu.../ je l'ai voulu... il n'y a pas de pardon / à une telle faute. "
Le choeur menace la pauvre Alaìde qui reprend Da capo, son air. Puis à la fin, le choeur a une impressionnante phrase ascendante surmontée par les cris de Alaìde et son suraigu qu'osent parfois les grandes Alaìdes !
On ne peut mieux conclure ce passage intense qu'en redonnant fidèlement la didascalie originale : (La tempête est à son comble. Osburgo et les soldats l'entourent et l'emmènent avec eux. Le rideau tombe).

 

Acte second [1h.08mn.]

Premier tableau : La grande salle où se réunit le Tribunal des Hospitaliers dont la juridiction comprend la province ; de face, une porte. Les juges sont assis dans leurs tribunes et sur un siège plus élevé, préside le Prieur. Sur un côté, face aux juges, se trouvent Osburgo et les habitants du lieu, achetés par lui afin de déposer contre la Straniera. Des gardes sont placés tout autour de la salle.
Scena. Deux accords des cordes puis un trémolo (économie voulue par Bellini? négligence? le fait est curieux, d'autant que l'intérieur de l'opéra ne manque pas de petits préludes !) introduisent la déclaration du Prieur (basse). Il demande à Osburgo s'il soutiendra devant elle, les accusations qu'il vient de formuler ici. Osburgo est sûr de lui et de ce qu'il a vu et qui a été vu par tous les présents. Le prieur fait appeler l'accusée tandis que Osburgo, à part, se conforte : Arturo ne pourra rien démentir car il est prisonnier de ceux qui, également achetés par Osburgo, l'ont tiré du lac ! Alaìde fait son entrée, couverte d'un grand voile et avec un maintien à la fois noble et modeste. Le prieur l'observe, comme frappé de quelque souvenir... A la question " Qui es-tu ? ", elle répond évidemment : " La Straniera. ", précisant que c'est le nom que lui a donné le malheur, effaçant à jamais celui qu'elle portait aux jours heureux. Le prieur est frappé par la voix et les paroles d'Alaìde mais il lui montre que son état hagard, ses paroles mêmes et le mystère dans lequel elle se drape, sont autant de circonstances contre elle. Elle se dit innocente et n'a rien vu du meurtre du baron di Valdeburgo. Elle refuse d'expliquer pourquoi elle clamait avoir été funeste à celui qu'elle aimait, c'est son secret !...
Le choeur lui demande si elle ne peut rien produire pour sa défense... car la mort est suspendue sur sa tête !
" La mort tombera sur la mienne. " s'écrie le comte Arturo, éperdu, en faisant irruption dans la salle ! Il se déclare coupable et fait taire le traître Osburgo qui tente encore de faire croire qu'il délire ! Le comte explique qu'il croyait voir un rival en Valdeburgo et le prieur interroge alors la Straniera qui reste muette... il annonce finalement qu'elle n'est pas disculpée pour autant et le choeur ajoute que la hache peut les frapper tous les deux !
A la surprise générale, un homme pâle se présente, enveloppé dans un manteau blanc... il Barone di Valdeburgo ! !
Cantabile Valdeburgo. Il demande la libération des deux autres car il est tombé en combat singulier avec le comte. Tous croient à un prodige : un fontôme ! Valdeburgo est obligé d'expliquer : - crescendo à l'orchestre - " Je respire l'air vital : / au milieu des du lac / un Dieu m'a secouru ". (On n'en sait pas tellement plus après cette explication laconique mais il faut nous en contenter!). Alaìde se jette dans ses bras et Arturo s'avance, mais Valdeburgo l'arrête de ces mots teribles : " A me straniero or sei. " (tu es à présent pour moi, un étranger). Ni reproche ni vengeance, mais une délicieuse Cabaletta à la déjà irrésistible et charmante introduction à la flûte. Oh thème plaintif si bellinien !... on en oublie les paroles !... Elles sont d'ailleurs toutes consacrées à la malheureuse Alaìde, qu'il va guider en un lieu où elle pourra cacher ses larmes. Avant la répétition ou Da Capo, le choeur objecte qu'elle ne peut partir " incognita "... elle soulève alors son voile et se montre au seul prieur qui pousse une exclamation mais Alaìde lui dit de se taire. Le prieur déclare qu'elle peut partir... et lui demande de leur pardonner ! Le choeur remarque la confusion et l'émotion du prieur. On entend à nouveau avec délices la miraculeuse flûte répèter une partie de l'introduction pour suggérer le Da Capo de la Cabaletta de Valdeburgo. Dans les cadences finales, il ajoute qu'elle pardonne et leur donne un ultime adieu. Arturo ne peut rien faire, les autres se demandent qui elle peut bien être. Le choeur qui avait entouré Valdeburgo et Alaìde s'écarte respectueusement.
La charge orchestrale qui termine la Cabaletta demande toute une explication. Elle appartient à ce genre de morceaux "guillerets" qu'affectionnait le romantisme, les utilisant même dans une situation dramatique. Un bon exemple existe en l'ouverture de I Capuleti e I Montecchi du même Bellini, ou dans les belles ouvertures de Fausta ou de Belisario, de Donizetti, ou encore dans la Saffo de Giovanni Pacini... L'auditeur moderne jugeant ces morceaux enjoués, déplacés dans de telles situations, doit mieux comprendre l'esthétique romantique n'opposant pas drame et un certain panache. C'est ainsi que bien des Cabalette "d'adieu du ténor" sont dotées d'une sorte d'allant désespéré mais élégant !
Scena. Les représentations coupent souvent ce passage, préférant faire tomber le rideau sur l'émouvante Cabaletta de Valdeburgo, concluant un tableau riche en coups de théâtre. Le prieur s'adresse avec sévérité à Osburgo : s'il doit laisser impuni son délit à cause d'une " puissante raison ", il ne le pardonne pas pour autant ! Loin de se laisser démonter, Osburgo déclare que s'il est coupable de quelque chose, c'est d'un excès de zèle ! Le prieur repousse ses excuses et l'avertit que ses pas sont surveillés. Osburgo part avec les gens du peuple. La musique conduit peu à peu au prélude du tableau suivant .
(Le texte continue dans le livret, probablement délaissé par Bellini. Le prieur déclare aux juges et aux nobles qu'il ne leur dira rien concernant le mystère mais que la Straniera est lavée de tout soupçon et qu'il n'est pas sur terre, une femme aussi exempte de faute).

Deuxième tableau : La forêt de Montolino, où l'on aperçoit la cabane de la Straniera (comme au troisième tableau du premier acte).
Scena e Duetto Arturo-Valdeburgo. L'orchestre fait entendre le thème sombre et mystérieux qui parcourait le Finale I, puis entame une musique d'attente anxieuse, tourmentée... malgré l'adjonction de la flûte... et en effet, le comte Arturo entre, fort préoccupé... La Straniera et Valdeburgo sont encore là... mais comment avoir le front de se présenter devant l'ami qu'il a blessé ?!... Eh bien, il le laissera se venger à sa guise, du moment qu'il voie ses larmes ! (ô romantisme!). Valdeburgo est stupéfait : qu'est-ce qui peut conduire Arturo à lui ?! Celui-ci répond avec encore tant de romantisme, qu'on ne peut que citer ses paroles passionnées, et sans même le besoin de les traduire : " "Dolor, rimorso / vergogna, amor," tous les sentiments / qui déchirent le plus un coeur. " Valdeburgo le repousse car du sang les sépare... Arturo lui demande alors de le tuer !... Le baron s'enquiert tout de même de ce que désire Arturo : son pardon, celui d'Alaìde ! Valdeburgo donne le sien mais celui d'Alaìde ne lui sera accordé que... au ciel ! Arturo veut l'implorer mais Valdeburgo s'y oppose, Arturo demande qui pourrait bien le lui interdire... Valdeburgo explique l'état de faiblesse d'Alaìde qui gît, presque privée de sens... à ces mots, Arturo ne se contient plus : " laisse-moi passer...je suis furieux, insensé... ". a) Arioso (Allegro giusto). Valdeburgo lui dit de reprendre l'épée, puisqu'il connaît le chemin jusqu'à sa poitrine ! Arturo ne le veut pas, bien sûr, son amour le rend fou, désespéré ! Il supplie Valdeburgo qui finit par dire que paraître devant elle, c'est la tuer ! Le supplice d'Arturo est à son comble. b) Andante mosso. Grave, Valdeburgo lui rappelle qu'il a ravi le repos à une malheureuse, trompé une innocente, transpercé un ami... Le pauvre Arturo est hors de lui : " Ah! tu ne connais pas, d'un coeur ardent / le délire torturant... / mon esprit est obsurci, / pour moi le ciel est ténébreux... / je ne vois d'autre lumière / que Alaìde devant moi. / Ah! mourir, je désire mourir / si elle n'est plus mon guide. " (Reprise Arioso [coupée à Palerme]) Valdeburgo finit par révéler le souhait d'Alaìde, ce qui lui redonnera la tranquillité, la consolation : Arturo doit retourner à Isoletta ! il accepte : " Mon coeur s'immolera. ", puisque cela va faire vivre Alaìde... mais au moins, qu'un regard d'elle vienne l'encourager !...
S'il promet de lui obéir, elle viendra le voir, ajoute Valdeburgo.
c) Stretta finale (Pas de Da Capo à Palerme) Allegro moderato. Valdeburgo lance une Stretta plutôt "standard", se voulant réconfortante pour le malheureux Arturo. Qu'il sèche ses larmes et mérite le pardon et la paix en allant chercher devant l'autel, le courage qu'il n'a pas ! Son coeur régénéré accueillera de nouveaux sentiments et " Le souvenir du passé / disparaîtra comme un rêve. " Arturo répond sur le même ton mais le sens est opposé : " le souvenir du passé / ne pourra mourir qu'avec moi. "
Il est fort dommage de couper le Da Capo car au lieu d'effectuer une banale reprise, Bellini s'attarde, avant celle-ci, sur la répétition des deux vers opposés et mis en valeur par l'accompagnement léger mais amer... et ce vers d'Arturo va sceller son destin.

Troisième tableau : Une petite pièce dans les appartements de Isoletta. Elle est vêtue modestement et semble profondément affligée .

Preludio. Un charmant prélude avec " flauto obbligato " nous donne le thème de la mélancolique Cavatina que Isoletta chantera après la Scena.
Scena ed Aria Isoletta. Ne voyant personne revenir, Isoletta est en proie à une " cruelle, / douloureuse incertitude ". Une réalité s'impose pourtant à elle : Arturo l'a abandonnée... et c'est le jour de ses noces ! Elle regarde le portrait donné par lui, qu'elle porte sur sa poitrine et la flûte plaintive fait écho à ses soupirs. [Cavatina] elle le contemple avec une triste tendresse : " Ah ! si non m'ami più " : " Si tu ne m'aimes plus, / pourquoi ton sourire / si doux encore / semble me parler d'amour? ". La seconde strophe de la Cavatina comporte une intéressante particularité, la flûte tissant parallèlement au chant, un lumineux et fort gracieux contrepoint : " rends-moi au moins mon coeur, / mon coeur que tu ravis / de ma poitrine ". Elle se ressaisit : à qui parle-t-elle ? Arturo est loin !... [Scena e Cabaletta] ses suivantes entrent avec animation, accompagnées par une phrase montante de l'orchestre et annoncent le retour d'un Arturo repentant et désireux de la conduire à l'autel ! Isoletta exulte, reconnaissant sa douleur fortunée si en voilà le prix : " A mes yeux, un voile rose / revêt le ciel / la terre se couvre de fleurs ; / l'amour colore toute chose / de la joie de mon coeur ". Les suivantes l'invitent joyeusement à orner sa chevelure et sa poitrine de joyaux avant d'aller vers l'autel où l'attend l'amour.
Le rideau tombe.

Quatrième tableau : L'atrium de l'église des Hospitaliers, occupé par le cortège nuptial.
Coro generale. Le caractère solennel du morceau, noté Allegro maestoso, transparaît clairement dans cette marche à la fois grave et un peu naïve comme le veut le romantisme. Dames et gentilshommes alternent puis unissent leurs voeux en faveur d'Isoletta di Montolino et du comte Arturo di Ravenstel. Scena. Celui-ci cherche Valdeburgo du regard et le baron sort de la foule pour lui dire : " (Courage : elle te voit.) " et en effet, une femme toute voilée se dissimule derrière les statues de l'atrium. Isoletta reproche à Arturo de ne pas faire attention à elle... et d'ailleurs, lorsque le prieur se présente à la grande porte pour chercher les fiancés, Arturo prétexte de vouloir entrer, avec Isoletta, les derniers, quand tout sera prêt... Le signor di Montolino consent et se retire dans l'église. La scène qui suit est intense car c'est le moment le plus douloureux pour Arturo qui doit se sacrifier et Bellini fait juste souligner par l'orchestre, les exclamations dictées par l'esprit torturé du personnage.
Isoletta s'en rend compte et d'ailleurs Arturo ne dissimule pas : " ...tel un homme dément, / je ne me connais plus moi-même... Ah! ce que je souffre, / l'esprit humain ne peut l'imaginer. ". Il donne pourtant sa main à sa fiancée : " Serre-la désormais... hâte-toi avant qu'elle ne te soit enlevée " mais Isoletta : " Elle est froide.../ froide comme ton coeur... ". Valdeburgo la soutient mais elle comprend qu'elle ne fut jamais aimée et le reproche à Arturo : il pouvait être franc, ne pas simuler et l'entretenir dans l'illusion. La conclusion de Isoletta : " non sono amata ! " lance le quatuor suivant.
Quartetto. On cherchera en vain cet efficace et même intéressant Quatuor dans la version de Palerme qui coupe cette cristallisation concertante des douleurs de chacun. En effet, si Valdeburgo rappelle ses serments à Arturo, les trois autres modulent et varient autours des vers éloquents : " Quelle sera la douleur qui tue, / si je résiste à ma douleur ! ". Après un début a cappella, et très en contrepoint, les voix s'unissent et atteignent à cette hauteur bellinienne bien connue et que l'on retrouvera notamment dans I Capuleti e i Montecchi.
Isoletta ne résiste plus et dans un bref Arioso désespéré elle dit ne pas vouloir le malheur de son fiancé : " A ma souffrance je mesure la tienne... tu es libre... " ce disant, elle arrache ses ornements nuptiaux !... mais quelqu'un s'avance et les recueille !... Isoletta demande qui se préoccupe ainsi d'elle et l'autre laisse tomber son voile, déclarant : " La Straniera ! ".
Isoletta est attérée...
Sans laisser Isoletta ni Arturo réaliser, Alaìde les prend par la main et les entraîne dans l'église... (le baron les suit).
Scena ed Aria finale Alaìde. a) Scena. L'orchestre vrombit... se calme... silence... Alaìde revient, " tremblante, agitée et presque hors d'elle-même. " note la didascalie ! Le sentiment de l'accompli, du définitif doit à présent être assumé par la malheureuse Alaìde. Quatre vers suffisent à Bellini et à Romani pour transmettre le désespoir du personnage !
" Ils sont à l'autel... Un terrible barrière
surgit entre nous... et moi-même je l'élevai !
Je ne vois plus... je suis brûlante et glacée tour à tour...
Ce n'est pas l'amour mais l'espoir que j'abandonne. "

Elle s'agenouille et étend ses mains vers le ciel, tandis que la flûte commence sa sublime prière : [b) Preghiera] " "Ciel pietoso", ciel compatissant, en un si cruel moment, pardonne une plainte... " et cette plainte ravit le spectateur à un point qu'on ne saurait dire, donnant raison à Verdi qui disait des airs de Bellini : " una melodia lunga, lunga, lunga " !
Une lithographie célèbre a immortalisé Enrichetta Méric-Lalande, agenouillée près d'une fontaine gothique, les bras étendus tandis qu'elle élève cette prière vers le ciel auquel elle demande de considérer son sacrifice.
c) Scena. L'auditeur peut alors descendre (à peine !) sur terre, et entendre l'hymne nuptial qui vient de l'église... Alaìde se relève, désemparée : c'en est trop ! Elle suit anxieusement les étapes de la perte d'Arturo !
Le silence qui survient alors est terrible ; c'est l'instant du serment :
" Il giuramento... è proferito... io moro ! ".

On entend un tumulte depuis l'église... Arturo en surgit, hors de lui et saisissant le bras d'Alaìde, il veut l'entraîner mais elle résiste désespérément...
Tous accourent, lorsque le prieur des Hospitalier s'exclame : " Qui vois-je ? La Reine ! ". Arturo ne comprend pas et le prieur explique enfin le mystère : une lettre du roi Filippo Augusto annonce le décès de Isemberga, la reine Agnese -et non plus Alaìde- peut remonter sur le trône . Arturo se précipite vers la reine et s'exclame : " Sur mon corps mort, qu'elle retourne au trône ", avant de se transpercer ! -Horreur générale-.
La reine Agnese veut courir vers lui mais Valdeburgo la retient, elle n'en donne pas moins libre court à son désespoir :

" Il meurt ! ! D'Agnese il est la victime,
de mon funeste amour... "

d) Cabaletta finale : " Or sei pago o ciel tremendo... ".
Pour une fois chez Bellini, la Cabaletta suit le rythme si typique qui fit la célébrité du morceau et dont le jeune Verdi abusera allègrement. Il faut dire que le morceau doit frapper le public en tant que morceau final, bien sûr, mais également car il cristallise le désespoir animant les personnages depuis le début de l'opéra : c'est l'heure de la conclusion de la catastrophe, du défoulement extrême, la didascalie note d'ailleurs, pour Agnese, comment elle doit chanter le texte suivant : " nell'estrema disperazione " (dans l'extrême désespoir).

" A présent tu es satisfait, ô ciel terrible...
à présent est frappé le coup extrême...
Je ne pleure plus - je ne crains plus
Tout entière je défie ta fureur.
je demande la mort, j'attends la mort ;
qu'attend-elle au lieu de me frapper ?...
seul le froid glacé de la tombe
peut éteindre un tel amour ! "

Les autres personnages, consternés, s'écrient : " Ah! l'esprit l'abandonne... / Ciel, pardonne - une telle erreur. ". La didascalie finale précise : " (Alaìde s'abandonne dans les bras du Choeur).


R i d e a u f i n a l

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Discographie et enregistrements divers

La Straniera

Alaide, "la Straniera" [Agnese di Merania regina di Francia] : Renata Scotto
Il Conte Arturo di Ravenstel : Renato Cioni
Isoletta di Montolino : Elena Zilio
Il Barone di Valdeburgo : Domenico Trimarchi
Il Priore degli Spedalieri : Maurizio Mazzieri
Orchestra e Coro del Teatro Massimo di Palermo
Maestro Concertatore e Direttore : NINO SANZOGNO
Palermo [Palerme], Teatro Massimo, 10 décembre 1968.
CD Hunt 566 2 (et bien d'autres firmes éditrices de CD !).

Alaide : Montserrat Caballé
Il Conte Arturo di Ravenstel : Amedeo Zambon
Isoletta di Montolino : Biancamaria Casoni
Il Barone di Valdeburgo : Vincente Sardinero
Il Priore degli Spedalieri : Alan Ord
Orchestre : de l'American Opera Society ?
Choeur : ? ?
Maestro Concertatore e Direttore : Anton Guadagno
New York, Carnegie Hall, 26 mars 1969.
CD Legato LCD 134-2 (et d'autres firmes éditrices de CD).

Alaide : Elena Suliotis
Il Conte Arturo di Ravenstel : Veriano Luchetti
Isoletta di Montolino : Elena Zilio
Il Barone di Valdeburgo : Ugo Savarese
Il Priore degli Spedalieri : Antonio Zerbini
Orchestra e Coro del Teatro Bellini di Catania
Maestro Concertatore e Direttore : OLIVIERO DE FABRITIIS
Catania [Catane], Teatro Bellini, Janv. ? / Fév.? 1971.
(bande privée, repr. différente de celle des CD Giuseppe Di Stefano)

Alaide : Olivia Stapp
Il Conte Arturo di Ravenstel : Salvatore Fisichella
Isoletta di Montolino : S. Mazzieri
Il Barone di Valdeburgo : G. Floresta
Il Priore degli Spedalieri : F. Pugliese
Orchestra e Coro del Teatro Bellini di Catania
Maestro Concertatore e Direttore : MAURIZIO ARENA
Catania [Catane], Teatro Bellini, 05-03-1980

Alaide : Wakoh Shimada
Il Conte Arturo di Ravenstel : Piero Visconti
Isoletta di Montolino : Petra Malakova
Il Barone di Valdeburgo : Luigi De Corato
Il Priore degli Spedalieri : Ambrogio Riva
Orchestra Filarmonica di Satu Mare
Coro : New Cambridge Chorus
Maestro Concertatore e Direttore : TIZIANO SEVERINI
Martina Franca, Cortile di Palazzo Ducale, 30-07-1983
(Festival della Valle d'Itria)

Alaide : Jolanta Omilian
Il Conte Arturo di Ravenstel : Vincenzo Bello
Isoletta di Montolino : Adriana Cigogna
Il Barone di Valdeburgo : Franco Sioli
Il Priore degli Spedalieri : Renzo Stevanato
Orchestra Filarmonica Veneta
Coro dell'Autunno Musicale Trevigiano
Maestro Concertatore e Direttore : Franco Ferraris
Treviso [Trévise], Teatro Comunale, 17, 20, 22 Ottobre 1985

Alaide : Renata Daltin
Il Conte Arturo di Ravenstel : Ingus Peterson
Isoletta di Montolino : Cynthia Clarey
Il Barone di Valdeburgo : Jake Gardner
Il Priore degli Spedalieri : Giancarlo Tosi
Orchestre du Festival de Wexford ? / de la RTE Radio irlandaise ?
Choeur du Festival de Wexford ?
Direction : JAN LATHAM-KÖNIG
Wexford, Royal Theater, 24-10-1987

Alaide : Lucia Aliberti
Il Conte Arturo di Ravenstel : Salvatore Fisichella
Isoletta di Montolino : Elena Zilio
Il Barone di Valdeburgo : Franco Sioli
Il Priore degli Spedalieri : ?
Orchestra e Coro del Teatro Bellini di Catania
Maestro Concertatore e Direttore : Spiro Argiris
Catania [Catane], Teatro Bellini, 10-01-1988

Alaide : Lucia Aliberti
Il Conte Arturo di Ravenstel : Vincenzo Bello
Isoletta di Montolino : Sara Mingardo
Il Barone di Valdeburgo : Roberto Frontali
Il Priore degli Spedalieri : Carlo Striuli
Orchestra Filarmonica Triestina
Coro del Teatro Verdi di Trieste
Maestro Concertatore e Direttore : Gianfranco Masini
Trieste, Teatro Verdi, 06-12-1990
(Soirée diffusée par la RAI mais un coffret CD Nuova Era -d'autres représentations ?- existe)

Alaide : Valeria Esposito
Il Conte Arturo di Ravenstel : Ernesto [Gon?]sales
Isoletta di Montolino : Stefania Kaluzz
Il Barone di Valdeburgo : Marc Barrard
Il Priore degli Spedalieri : S. Kalabakos [Kalapagos?]
Orchestre et Choeurs du Capitole de Toulouse
Direction musicale : MICHELANGELO VELTRI
Toulouse, Théâtre du Capitole, 15-02-1991

Alaide : Renée Fleming
Il Conte Arturo di Ravenstel : Gregory Kunde
Isoletta di Montolino : ??
Il Barone di Valdeburgo : Gaétan Laperrière
Il Priore degli Spedalieri : ??
New York City Opera Orchestra an Chorus
Direction musicale : Eve Queler
New York, Carnegie Hall, 02-07-1993


Renata Scotto domine l'interprétation, par son incomparable phrasé son chant à fleur de lèvres faisant passer quelques suraigus parfois un peu tendus. La version du Teatro Massimo de Palerme a l'avantage de l'entourer de sensibles interprètes comme Renato Cioni, Elena Zilio et Domenico Trimarchi, valorisés par la juste pulsation insufflée par le Maestro Nino Sanzogno.
Le son angélique de Montserrat Caballé est toujours unique, même si on perd en expressivité, en douleur, ce que l'on gagne en limpidité.
Renée Fleming n'offre pas la pureté difficilement égalable de Renata Scotto qui fait " planer " l'auditeur, mais son chant est très vécu et très intense. La valeureuse artiste est attentive à sa ligne de chant, paradoxalement à peine altérée tant elle est vibrante d'émotion ! ...ce qui vaut évidemment mieux qu'une Alaìde impavide ! Elle varie courageusement le da Capo de la dangereuse Cabaletta finale et traduit même les larmes de désespoir du personnage en modulation de sa voix ! Jusqu'ici, seul Beniamino Gigli a réussi à pleurer en chantant !... Cette performance de Renée Fleming peut lui valoir l'indulgence quant à ses aigus un peu tendus dans les cadences, couronnées hélas par un très malheureux suraigu final. Gregory Kunde réussit à être le plus brûlant des Arturo tout en restant scrupuleusement raffiné dans la ligne de chant et Eve Queler acquiert avec les années, un assagissement de la sécheresse caractérisant parfois sa direction dans les opéras romantiques italiens.

En ce qui concerne Lucia Aliberti, grande interprète de son concitoyen Bellini, il est rageant de constater que son intégrale officielle se soit conclue avec le Teatro Verdi de Trieste, où elle s'avère fatiguée et affligée (par le chef Masini ?) d'une partition aux honteuses mutilations et coupures, alors qu'au Teatro Bellini de Catane, nous avions une édition intégrale et une Aliberti dans une forme éblouissante se déchaînant même, dans sa Cabaletta finale de désespoir, au point d'y ajouter force variations !

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Laissons notre cher Vincenzo abasourdi sous l'émotion, sur cette si belle image de l'accueil de La Straniera au Teatro alla Scala, empli de milliers de personnes hurlant dans un tumulte assourdissant, tandis que toutes les dames agitent leur mouchoirs de joie !

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Prochaine Époque de la Vie de Vincenzo Bellini
(1829-1830)

Les moustaches de conspirateur de Felice Romani !
ou inauguration d'un nouveau théâtre à Parme

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La vengeance de Zaira
ou le triomphe de
I Capuleti e i Montecchi
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