Un Requiem au scalpel

Verdi, Messa da Requiem - Paris (Philharmonie)

Par Julien Marion | ven 12 Février 2016 | Imprimer

Il faut croire que le public attendait ce Requiem de Verdi : pas une place n'était libre dans la grande salle de la Philharmonie ce 12 février au soir. A en juger par la longueur des applaudissements et des rappels, il n'a pas regretté sa soirée. Et de fait, ce Requiem restera à l'évidence dans les mémoires.

Le mérite premier en revient au chef Gianandrea Noseda. Le chef italien a captivé le public pendant les 80 minutes du concert grâce à sa direction d'une tension inouïe, qui n'est pas sans rappeler celle de Carlos Kleiber dans Otello. Sous la plume de l'auteur de ces lignes, le compliment n'est pas mince.

L'auditeur est littéralement pris à la gorge dès les premières minutes et tenu en haleine jusqu'aux derniers murmures du Libera me. Cette direction repose sur des tempi allants, souvent véloces (le Dies Irae est pris à un train d'enfer, le tout est expédié en 1h20), un jeu savant sur les contrastes ainsi que sur une science consommée des transitions : du grand art ! Nulle langueur, nulle facilité : tout ici est drame, un drame crû et âpre, tracé au scalpel. Est-ce à dire que l'émotion est absente ? Heureusement non : un Recordare ou un Lacrymosa à faire pleurer les pierres prouvent magistralement le contraire, tout comme ces longues secondes de vrai et d'insondable silence après le dernier accord du Libera me. C'était le silence d'un public hébété, encore sous le choc.

Pour soutenir et donner chair à une telle vision, il faut une équipe qui suit. C'était, fort heureusement, le cas, à commencer par le quatuor de solistes.

La partie de mezzo-soprano est la plus développée des quatre parties solistes, Verdi a réservé ses plus belles pages à cette soeur vocale d'Amneris et d'Eboli. Marie-Nicole Lemieux s'y est montrée superlative, renversante, vocalement opulente (quels graves !), tour à tour voluptueuse (Liber scriptus), puissante, ou recueillie (sa ligne de chant dans le Lacrymosa est d'école). Elle a su en outre avec intelligence adapter son chant à celui de ses partenaires, notamment dans le Recordare où son duo avec la soprano était miraculeux d'équilibre suspendu.

Erika Grimaldi a été une heureuse découverte. Moins opulente que sa flamboyante consoeur, sans être pour autant effacée, elle a pu déployer de réelles qualités vocales, à commencer par un legato de belle facture. Elle a été au rendez-vous d'un Libera me haletant, qu'elle a abordé avec une certaine prudence, mais dont elle est crânement venue à bout, en dosant habilement puissance (la montée finale tutta forza) et fragilité (la section médiane, a capella avec le choeur).

A Saimir Pirgu, on reconnaîtra une voix de ténor particulièrement avenante, un timbre chaleureux, et une puissance non négligeable. Cette voix, à l'évidence, est chez elle dans le répertoire verdien. Il est simplement dommage que ces qualités premières soient, par moments, voilées par une recherche d'effets trop appuyée, et confinant au maniérisme (l'attaque outrageusement détimbrée du Hostias: on ne chante pas une sérénade sous un balcon !), jusque dans les gestes démonstratifs (la main sur le coeur...) accompagnant un Ingemisco par ailleurs très bien tenu. M. Pirgu, à l'évidence, est plus dans son élément sur une scène d'opéra.  

Michele Pertusi, plus en retrait du fait d'une moindre projection, ne déchoit pas pour autant: sa science est intacte, et se déploie notamment dans un Mors stupebit ou un Confutatis de premier ordre.

Pour de tels joyaux, il fallait un bel écrin. L'Orchestre de Paris et son choeur s'en sont chargés. On est admiratif devant le travail très fouillé réalisé par le chef avec l'orchestre. La richesse de l'orchestration de Verdi, trop souvent négligée, a été ainsi magnifiquement mise en valeur: on pourrait multiplier les exemples, on ne citera que le superbe solo de basson dans le Quid sum miser, ou les traits de violoncelle particulièrement éloquents après « Fons pietatis », à la fin du Rex tremendae, représentatifs de cette attention méticuleuse accordée à chaque pupitre, afin de magnifier la sève orchestrale d'un Verdi dans sa plus géniale maturité.

Le choeur de l'Orchestre de Paris, sous la houlette de Lionel Sow, s'est inséré dignement dans cet ensemble de haute volée. Une mise en place impeccable, notamment dans les fugues du Sanctus (l'heure de vérité pour le choeur, plus d'un, et des fameux, y ont sombré...) et du Libera me. Une très belle homogénéité des pupitres et un engagement irréprochable compensent largement un certain manque de projection (sans doute accentué par l'acoustique de la salle) et quelques menus défauts d'intonation (les voyelles trop ouvertes, et les consonnes parfois escamotées). Il faut rappeler ici que le choeur de l'Orchestre de Paris est composé de choristes amateurs, ce qui ne rend que plus remarquable sa prestation.

Cette soirée a, une nouvelle fois permis de vérifier qu'en musique, le tout vaut souvent mieux que la somme des parties. Solistes, choeur et orchestre ont été sublimés par la vision puissante et cohérente du chef qui, sans la moindre complaisance, a offert au public un drame terrible et nu, en lui permettant de regarder la mort en face. Le succès de cette soirée lui doit beaucoup. A la fin de son ultime salut, après de nombreux rappels, Gianandrea Noseda s'est retourné vers son pupitre, en a pris la partition, et l'a soulevée en direction de la salle, comme un trophée : manière élégante de rappeler que le succès premier revient au compositeur de cette oeuvre unique.

 

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