Un jour, une création : 12 avril 1801 (22 germinal an IX), Astyanax, un opéra « vulgaire ? »

Par Cédric Manuel | lun 12 Avril 2021 | Imprimer

Si le nom de Rodolphe Kreutzer  (1766-1831) est passé à la postérité, pourtant très sélective comme on sait,  ce n’est pas grâce à l’une de ses compositions, mais plutôt à l’une de celles d’un illustre confrère, Ludwig van Beethoven. Violoniste très renommé, Kreutzer avait rencontré le génie bougon lors d’une tournée qui l’avait amené à Vienne en 1798, en pleine paix comme diraient certains tontons. Beethoven figurait alors parmi les invités d’une réception donnée par l’ambassadeur de France, le général Bernadotte, et avait beaucoup apprécié le musicien français. Beethoven lui dédiera sa 9ème sonate pour violon et piano, créée en 1803 pour un autre violoniste, George Bridgewater, que Beethoven rayera de sa dédicace après une brouille, pour la remplacer par le nom de Kreutzer. Et voilà comment est née la « sonate à Kreutzer ». On est peu de choses. Ironie du sort, ce dernier verra son patronyme rendu plus célèbre encore par le fameux roman de Tolstoï, dont l’œuvre de Beethoven est la toile de fond.

Il n’en fallait pas plus pour oublier que le violoniste était compositeur, et pas à ses heures perdues : 19 concertos pour son instrument, quantité de musique de chambre et pièces pour violon seul, et pas moins d’une quarantaine d’opéras. Kreutzer s’inscrit d’abord dans la veine de l’opéra-comique, très en vogue à la fin du XVIIIe siècle, avec des œuvres comme Paul et Virginie ou Lodoïska. Ce dernier pasticcio, créé en août 1791, ne réussira pas à s’imposer face à celui, sur le même sujet et avec le même titre, de Luigi Cherubini peu de jours auparavant. Il en sera question dans quelques mois dans ces colonnes.

Mais au début du Consulat, le style en vogue change. Comme dans les arts, on préfère alors les grandes fresques néoclassiques. La Grèce antique devient à la mode et Kreutzer passe de l’opéra comique à l’opéra tout court. C’est ainsi qu’il compose Astyanax, opéra en 3 actes sur un livret de Jean-Élie Bédéno Dejaure (des noms comme on n’en trouve plus !), auteur à succès de pièces de théâtre, mort en 1799 à 38 ans et qui avait déjà écrit le livret de Lodoïska

Astyanax, rappelons-le, est le fils des Troyens Hector et Andromaque, dont le sort diffère selon les récits. Il est tantôt tué lors du sac de la ville, tantôt prisonnier, comme dans la pièce de Racine, où il suivra sa mère en Épire. Ronsard l’a même transformé en Francion, fondateur du royaume de France, rien que ça. 

Dans le livret de Dejaure, on se situe plutôt dans la veine racinienne : les Grecs s’apprêtent à repartir chez eux après avoir réduit Troie en cendres. Andromaque et Cassandre, qui ont survécu et font partie des captives, implorent la grâce des vainqueurs et demandent à rester ensemble. Mais Ulysse, qui est le gros méchant du livret, ne veut rien savoir : les Dieux ont tranché, Andromaque devra suivre Pyrrhus en Épire et Cassandre, esclave d’Agamemnon, suivra ce dernier à Argos. C’est alors que Cassandre, prise d’une nouvelle vision prophétique, annonce aux Grecs qu’ils subiront de graves malheurs à leur retour chez eux. Andromaque et Cassandre se disent adieu sur fond de lamentations troyennes. Quant au fils d’Andromaque et d’Hector, les Grecs veulent éviter qu’il grandisse en chérissant la mémoire de son père et qu’il cherche un jour à le venger. Ils veulent donc s’en débarrasser, au grand désespoir d’Andromaque qui supplie qu’on lui laisse la vie. Elle y est aidée par Pyrrhus, qui est amoureux de la belle troyenne. Mais Ulysse reste inflexible. Alors, furieuse, Andromaque incite ses compagnes troyennes à mettre le feu au camp des Grecs. Dans la confusion, Andromaque se saisit de son fils et l’emporte jusqu’au tombeau d’Hector pour le cacher.  Mais ils sont découverts et Ulysse ordonne à un soldat de jeter Astyanax à la mer. Mais Pyrrhus, se précipitant sur le soldat chargé de la basse besogne, tue ce dernier et rapporte Astyanax à sa mère. Il la conduit sur le navire qui l’emportera en Épire et s’embarque quant à lui avec tous les Grecs.

La création de cet opéra a lieu, avec un certain succès public, au théâtre de la République et des Arts, nom alors donné depuis 1797 (et jusqu’en 1802) à l’Opéra de Paris.  

Les critiques, eux, tels les Grecs, fourbissent leurs armes avec fracas. 

Le Journal des sciences, des lettres et des arts (tout en un) ou encore l'Almanach de l'année théâtrale parlent par exemple de « spectacle pompeux » et d’une musique « un peu bruyante, mais souvent énergique, qui fait honneur au compositeur Kreutzer, l’un de nos virtuoses sur le violon ». Pour autant, le premier acte est jugé « sans intérêt »… mais « c’est le plus beau pour la musique », l’incendie du camp des Grecs est à la fois « impressionnant et… invraisemblable », le personnage d’Andromaque est décrit comme « une bacchante effrénée » , totalement exaltée ; Ulysse comme « un homme froid et méchant, rôle odieux qui a généralement déplu » et Pyrrhus comme un indécis insipide. Seule la fin trouve grâce aux yeux de ces critiques, du fait d’une « illusion des plus complètes ». D’autres trouvent cela bien trop sérieux, mais louent généralement la musique de Kreutzer. 

Mais rien de tout  cela dans un article paru en 1838 dans la Revue de Paris : « Le 12 avril 1801, Rodolphe Kreutser (sic), l’un de nos violonistes les plus habiles, remarquable pour ses compositions instrumentales et la manière dont il les exécutait, continue au Théâtre des Arts la carrière dramatique qu’il avait plus heureusement commencée à l’Opéra-Comique. Astyanax, partition en 3 actes, écrite sur un livret de Dejaure, n’offre aucune de ces mélodies, de ces traits originaux que l’on avait applaudis quelques années plus tôt dans Lodoïska et Paul et Virginie. Astyanax, opéra d’un style vulgaire, sera suivi de nombreuses compositions du même auteur. Kreutzer va profiter du crédit que sa qualité de chef des premiers violons de l’Opéra lui donne, pour y verser des productions vocales du plus mauvais goût et dans lesquelles la science du musicien ne compensera nullement l’absence des idées. Ce que j’ai le mieux à dire sur Astyanax, c’est qu’à la 6ème représentation de cet opéra, Kreutzer exécuta dans la perfection un de ses meilleurs concertos (…) »

Voilà le pauvre Kreutzer rhabillé pour l’hiver, sept ans après sa mort. On sait cependant que Berlioz le tenait en haute estime, en particulier pour La mort d’Abel, opéra à propos duquel il avait écrit fort jeune à l’auteur une lettre enflammée. Mais c’est aussi une autre histoire.

Astyanax ne sera guère représenté qu’une quarantaine de fois en 10 ans, avant de disparaître corps et biens. Il en existe donc peu de témoignages au disque. Un air cependant a été enregistré par Véronique Gens, dans le rôle d’Andromaque, au moment où celle-ci se transforme en furie évoquée par les critiques de 1801. Voici « Ah ces perfides grecs », tiré de l’excellent récital consacré aux tragédiennes dirigé par Christophe Rousset et paru voici une dizaine d’années déjà.

 

 

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