Un jour, une création : 2 février 1921, Luceafarul, le premier opéra en langue roumaine

Par Cédric Manuel | mar 02 Février 2021 | Imprimer

À l’origine du premier opéra en langue roumaine, il fallait un grand poète s’exprimant dans cette même langue. Ce grand poète, c’est Mihai Eminescu, météore de la littérature roumaine disparu à 39 ans, mais dont le renom a largement dépassé les frontières de son pays où il est considéré comme l’un des plus grands. En 1883, il publie un vaste poème intitulé Luceafărul, ou Lucifer (mais qui correspondrait plutôt, non pas au diable, mais à Hypérion, qui ici est l’étoile du matin et celle du soir). Son histoire, dans ce poème, est un peu la même que celle d’Ondine ou de la petite sirène : Luceafărul est amoureux d’une princesse mortelle qui l’attire à elle. Pour cet amour, il est prêt à renoncer à l’immortalité. Mais pour cela, il faut l’accord du Démiurge. Ce dernier, tout au bout de l’univers, va enseigner à Luceafărul combien le genre humain ne vaut pas un tel sacrifice. Ce que l’étoile amoureuse ne tardera pas à comprendre : à son retour, la belle princesse s’est entichée d’un mortel, condamnant Luceafărul à l’immortalité.

C’est sur la base de ce récit et en s'inspirant d’autres œuvres d’Eminescu, que le compositeur Nicolae Bretan, plus de 35 ans après, réalise un opéra reprenant le même titre. 

Bretan était né en 1887 en Transylvanie, à Nazsod, alors en Hongrie (aujourd’hui Bistrina-Năsăud en Roumanie) mais où vivait une forte minorité roumaine, à laquelle appartenait son père. Sa mère, elle, était hongroise. Comme le veut alors la politique austro-hongroise, son identité à demi-roumaine est masquée par une éducation exclusivement hongroise, qui ne réussit pas à effacer son moi profond : il se sent roumain. Malgré une résistance farouche de son père, qui veut en faire un avocat, il finit par entrer au Conservatoire de Cluj, sa ville natale, secrètement aidé par sa mère. Il poursuivra son apprentissage à Budapest et à Vienne jusqu’en 1909 mais devra rentrer dans son pays faute de ressources. 

C’est peu après, en 1912, que l’envie d’adapter le grand poème d’Eminescu se saisit du jeune compositeur, qui le pense sans doute d’abord en hongrois.  Mais la fin de la Grande Guerre redessine la carte de l’Europe et voici que le compositeur devient officiellement roumain. Le nouvel Opéra national, qui a besoin de talents du cru, le recrute et le soutient dans l’écriture de ce qui sera le premier opéra roumain, dans la langue locale. La composition est achevée en novembre 1920 et l’œuvre, en un acte avec prologue et épilogue, est créée voici 100 ans aujourd’hui à Cluj, d’abord à l’opéra roumain de la ville puis, 13 jours plus tard, au théâtre hongrois. 

Le style musical de Bretan est clairement tourné vers le siècle précédent, bien qu’il ait sans aucun doute connu les œuvres de ses contemporains, en particulier Bartók. Mais on ne décèle dans sa musique aucune influence de ce dernier, ni des compositeurs plus modernistes. Luceafărul n’en est pas moins une œuvre attachante, elle-même très poétique, comme en témoignent les toutes dernières mesures de l ‘épilogue. Luceafărul, désabusé, contemple le monde étroit des humains tandis que lui-même, dans son infini, il ressent à la fois, au milieu des anges et des chérubins, le sentiment d’immortalité et le froid de la mort.

C’est Ionel Voineag qui interprète Luceafărul – que Bretan a écrit aussi bien pour un ténor que pour un baryton – avec le chœur et l’Orchestre Philharmonique de Tansylvanie-Cluj dirigé par Béla Hary, dans un enregistrement qui est sans doute le seul de cet opéra.

 

 

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