Un jour, une création : 29 mai 1901, un « Carmen » polonais ?

Par Cédric Manuel | sam 29 Mai 2021 | Imprimer

On connaît l'Ignacy Paderewski pianiste virtuose, considéré comme l’un des plus grands de son temps. On connaît l'Ignacy Paderewski homme d’Etat, à la tête de la Pologne renaissante après la Première guerre mondiale. On se souvient de temps à autre (et trop peu) de l'Ignacy Paderewski compositeur, auteur de nombreuses pièces pour piano ou encore d’une vaste symphonie dédiée à son pays. Mais Paderewski est aussi l’auteur d’un opéra, créé voici 120 ans, non pas en langue polonaise dans son pays natal, mais en allemand et à Dresde. Il s’agit de Manru, sur un livret d’Alfred Nossig, lequel connaîtra un destin funeste lorsque cet activiste juif sera accusé par les groupes de résistance du ghetto de Varsovie de collaboration – semble-t-il avérée – avec les nazis et exécuté.

Quelques décennies après la mort du père de l’opéra national polonais, Stanislaw Moniuszko, et malgré l’engagement de Paderewski pour la libération de son pays, l’argument de Manru n’a rien de « nationaliste », ni même d’ailleurs de spécifiquement polonais. 

L’action se déroule dans les Tatras, ces montagnes qui bordent aujourd’hui les frontières polonaise et hongroise, souvent célébrées par les musiciens et les écrivains de cette région.  Dans un village, Hedwig se lamente car sa fille Ulana s’est enfuie avec Manru, un gitan. Ulana revient et implore le pardon de sa mère, à qui elle demande d’accepter cet amour. Mais Hedwig conditionne précisément son pardon à une rupture définitive de sa liaison avec Manru, ce que la jeune femme refuse. Furieuse, Hedwig la chasse. Ulana va alors se réfugier chez Urok, un gnome un peu sorcier qui l’aime depuis longtemps. Pour elle, il réalise un philtre d’amour par lequel elle espère garder Manru, qui est fatigué de courir les routes et de vivre en cachette loin de sa communauté. Il aimerait retourner avec les gitans, mais hésite à quitter Ulana et leur enfant. Urok rend visite au couple qui vit dans une cabane dans la montagne. Dès lors qu’il apparaît, un air de violon typiquement tzigane emplit l’air et produit sur Manru l’effet désiré : il ne peut résister et court rejoindre les gitans. L’un d’entre eux, Jogu, conjure Manru de les rejoindre pour de bon et même de devenir leur chef. Il lui désigne Asa, une belle gitane, qui est amoureuse de Manru. Mais Ulana surgit et convainc Manru de revenir dans leur foyer. Elle lui fait boire la potion, qui semble faire effet… Plus tard pourtant, près d’un lac, Manru, qui n’arrive pas à rester auprès de sa femme et de son enfant, s’endort pensif et malheureux au milieu des arbres. Les gitans le surprennent et Asa, toujours amoureuse, supplie le chef Oros de pardonner à Manru et de l’accueillir à nouveau dans la communauté. Mais Oros, qui sait bien que ce dernier pourrait être un redoutable concurrent, refuse, en dépit d’une opinion contraire de ses compagnons, qui manifestent leur colère contre Oros. Asa persuade alors Manru de prendre la tête de la tribu à la place d’Oros. Mais le sorcier Urok réapparaît et rappelle à Manru qu’il est uni à Ulana et qu’il a un enfant. Il ne doit pas les abandonner. Déchiré, Manru finit par céder à Asa et disparaît dans les montagnes avec les gitans. Ulana, desespérée, se jette dans le lac, tandis qu’Oros, bien décidé à rester chef des gitans, se rue sur Manru et le précipite du haut de la montagne…

Si Manru est considéré comme l’un des plus importants opéras polonais après ceux de Moniuszko, force est de reconnaître qu’il n’a guère prospéré hors de Pologne. C’est assez regrettable car il s’agit d’une partition fort belle à qui certains, pourtant, reprocheront son « wagnérisme ». De fait, Paderewski emploie abondamment la technique du leitmotiv (dont il faut rappeler que Wagner ne l’a absolument pas inventée), ce qui suffit généralement aux ennemis du compositeur allemand pour condamner toute œuvre qui y recourt, même en 1901. Paderewski l’utilise ici surtout pour caractériser ses personnages. Par ailleurs, les références du compositeur – qui vit alors à Paris depuis plus de 10 ans – sont également à chercher du côté de Moniuszko bien sûr, mais aussi de Verdi et, presque surtout, de Bizet. On peut être tenté, comme votre serviteur pour attirer le chaland, de surnommer cette œuvre qui se déroule dans le milieu tzigane, comme le dernier opéra du maître français, mais la nature de la partition de Paderewski est bien sûr très différente. Certes, on y retrouve le thème de la tentation, pour un homme qu’on dirait « casé » ou « rangé », de céder à une vie d’aventure et d’errance pour les beaux yeux d’une « femme fatale ». Mais Asa n’a rien de Carmen, elle ne porte nullement le même message de liberté et d’indépendance ; tandis que Manru, en homme torturé, n ‘est pas le jaloux violent et criminel qu’est Don José. Paderewski recourt par ailleurs bien davantage à des schémas musicaux tziganes que Bizet, plutôt hispanisant. Mais au final, l’œuvre du Polonais n’en détient pas moins d’un caractère bien affirmé et vraiment digne d’intérêt. 

La création à Dresde, sous la direction d’Ernst von Schuch, est d’ailleurs un triomphe, hélas très éphémère (on accuse généralement le livret, mal écrit). L’œuvre connaîtra néanmoins une brève carrière internationale, jusqu’au Met de New York, mais reste depuis confinée en Pologne.

La tentation, disais-je ? En voici l’illustration avec cet extrait de l’acte III, lorsqu’Asa, au son d’un violon typiquement tzigane, enjoint Manru de la rejoindre tandis que la communauté réclame le jeune homme comme chef. Une production de l’Opera Nova de Bydgoszcz mise en scène par Laco Adamik, éditée en DVD et qui avait été accueillie par un coup de cœur dans ces colonnes. Elle affichait notamment Janusz Ratajczak dans le rôle titre, Monika Ledzion en Asa et Wioletta Chodowicz en Ulana, sous la direction de Maciej Figas.

 

 

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