Un jour, une création : 4 décembre 1872, la bonne fortune de Charles Lecocq

Par Cédric Manuel | dim 04 Décembre 2022 | Imprimer

Après la guerre de 1870 durant laquelle il s’était exilé en Belgique, Charles Lecoq a réussi à asseoir sa réputation de compositeur d’opérettes et autres opéras comiques à Paris, où règne alors sur ce créneau celui grâce à qui le jeune compositeur s’est lancé : Jacques Offenbach. On se souvient en effet que Lecocq a remporté, ex-aequo avec Georges Bizet, le concours lancé par le « Petit Mozart des Champs-Elysées » en 1857 avec le Docteur Miracle, bien que la postérité n’ait retenu que celui de Bizet, par ailleurs cadet de Lecoq de cinq ans. Malgré ce premier succès, même partagé (de mauvaise grâce…) avec Bizet, Lecocq mettra beaucoup de temps à percer. Ce n’est qu’avec Fleur de thé, en 1868, puis le grivois Cent Vierges de 1872 qu’il parvient enfin à marquer les esprits.

Peu de temps après le succès de ce dernier ouvrage aux Fantaisies-Parisiennes, théâtre bruxellois fondé sur le modèle des Bouffes d’Offenbach, Eugène Humbert, directeur de ce dernier, entend bien transformer l’essai. Lecocq le voit donc un jour débarquer chez lui avec un manuscrit signé des librettistes vétérans Clairville et Sirodin et du jeune auteur Koning, La Fille de Madame Angot. Après avoir lu la pièce, Lecocq n’est pas emballé. Il la trouve un peu datée, voire un peu fade, mais y voit quelques possibilités d’effets théâtraux brillants. Il pose comme condition de trouver un directeur de théâtre à Paris qui accepte de monter l’ouvrage après Bruxelles, ce qui est fait après l’accord de principe de Louis Cantin, patron des Folies-Dramatiques, concurrent d’Offenbach. Rassuré malgré le scepticisme de son éditeur, Lecocq se met à l’ouvrage et avance très vite. Il racontera n’avoir eu vraiment du mal que sur deux numéros : le duo des femmes et le chœur des conspirateurs du deuxième acte. Les choses se passent tellement bien qu’il n’a même pas à demander d’ajustements du livret, avouant qu’il n’aura plus jamais après cela des conditions aussi favorables.

C’est à Paris que Lecocq achève sa partition et il suit de loin les premières répétitions, avec les artistes qui pour l’essentiel avaient créé les Cent Vierges l’année précédente, sauf le rôle titre, destiné à Amélie Luigini, que Lecocq ne connait pas ; et le rôle de Mademoiselle Lange, pour lequel Lecocq choisit Marie Desclauzas, qui avait participé à Fleur de thé. Cependant, les répétitions commencent relativement mal. Si Lecocq avait trouvé le texte aisé à mettre en musique, les chanteurs se plaignent : pas assez gai, trop bancal, trop ceci, pas assez cela… Mais à l’arrivée de Lecocq à Bruxelles, comme il le racontera lui-même, les fâcheries étaient dépassées et l’ensemble très convenable. L’affaire étant presque dans le sac, ce n’est qu’alors que Lecocq compose l’ouverture, la veille de la première, rejoignant ainsi de glorieux devanciers, de Mozart à Rossini, coutumiers du fait.

La première, voici tout juste 150 ans, est un immense succès : le plateau emporte l’adhésion et les décors d’Alfred Grévin (oui, oui, celui du musée, sculpteur et décorateur) sont très remarqués. Fort de ce triomphe, Lecocq jette ses espoirs sur Paris, dont la conquête lui permettrait de tenir la dragée haute à Offenbach, qu’il déteste. C’est le 21 février 1873 que le rideau s’ouvre aux Folies-Dramatiques sur la Fille de Madame Angot, légèrement révisée, avec beaucoup moins de luxe qu’à Bruxelles, à telle enseigne que, comme le rappelle Gérard Condé dans la notice de l’intégrale parue en 2021 sous les précieux auspices du Palazzetto Bru Zane, un drame est évité d’extrême justesse. Le décor étant fait en papier, une applique y met le feu. Le pompier de service surgit placidement avec un seau, arrache le panneau de papier et éteint le début d’incendie en disant « Et voilà », et on oublie bien vite l’incident. On l’oublie si bien que le chef-d’œuvre de Lecocq va être joué pas moins de 411 fois d’affilée. A telle enseigne que c’est encore aujourd’hui la seule œuvre de son auteur encore à peu près connue, malgré une longue éclipse ces dernières décennies.

Madame Angot est un personnage légendaire, sans complexe et haut en couleur dont le quartier des Halles a peuplé l’imagerie populaire au moment de la Révolution et que la (bien vraie, elle) Madame Sans-Gêne consacrera. Imaginée par Maillot précisément à l’époque du Directoire, elle a inspiré de nombreuses pièces et opéras comiques aujourd’hui totalement oubliés durant la première moitié du XIXe siècle. Le triomphe de l’œuvre de Lecocq ravivera d’ailleurs cette flamme enfouie avec d’autres avatars. Avec Lecocq et ses acolytes, la poissonnière des Halles se veut gaie mais pas vulgaire. La partition regorge de moments qui redonneraient le moral au plus tristounet des auditeurs, jusqu’au duo de la dispute, qui clôture la partition dans la bonne humeur, ici dans une production de l’Opéra royal de Wallonie à Liège en 2011.

 

 

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