Un jour, une création : 6 septembre 1791, une « cochonnerie allemande » ?

Par Cédric Manuel | lun 06 Septembre 2021 | Imprimer

Durant l’été 1791, Mozart est très occupé mais aussi assez instable. Il travaille à la finalisation de sa Flûte enchantée et a reçu une commande un peu théâtralisée pour écrire un Requiem à la fin du mois de juillet. Ses finances sont au plus mal, il attrape donc tout ce qui passe. Pourtant, cette dernière commande l’a beaucoup remué. La mort en est le prétexte, alors qu’elle l’environne déjà, que ses angoisses le cernent tous les jours, qu’il ne cesse de travailler, avec un acharnement qui inquiète Constance et quelques amis. La Flûte à peine achevée, il se jette donc à corps perdu dans la composition de ce qui restera, comme on le sait, un chef-d’œuvre absolu et universel, bien qu’inachevé. 

C’est dans ce contexte qu’une autre demande lui parvient, autour du 15 août. Il lui faut, toutes affaires cessantes, écrire une nouvelle œuvre lyrique à l’occasion des festivités programmées pour le couronnement comme roi de Bohème du nouvel empereur Léopold II, frère du magnanime Joseph II qui avait tant protégé Mozart et qui était mort l’année précédente. Mais Léopold n’est pas Joseph. La bienveillance de la cour impériale vis-à-vis du compositeur est bien loin d’être ce qu’elle avait été. L’une des preuves de ce manque de considération est bien sûr la désinvolture avec laquelle la commande est passée. C’est l’opéra de Prague qui la lui passe au nom des Etats de Bohème et qui précise que le couronnement aura lieu le 6 septembre, soit à peine trois semaines après. Pourquoi si tard ? Certains biographes de Mozart supposent que les Bohémiens ont pu avoir quelque difficulté à convaincre la cour de se tourner vers Mozart. Il reste que le temps presse.

Pour le livret, la question est vite réglée. Il s'agit de présenter une œuvre symbolique de l'indulgence du nouveau souverain : on opte donc pour une vieille pièce de Métastase destinée à Caldara en 1734, et qui est imposée à Mozart, La Clemenza di Tito, revue et nettement corrigée par un autre librettiste (Métastase est mort 9 ans plus tôt), Caterino Mazzolà, poète attitré à la cour, qui rassemble les trois actes originaux en deux. On promet 200 ducats à Mozart, ce qui explique peut-être qu’il ait accepté sans même discuter au vu de sa situation financière désastreuse. 

Les circonstances de la composition ne sont pas claires. On peut supposer que Mozart avait déjà commencé à composer un autre opéra dès le printemps ou qu’en tout cas il a pu puiser dans des airs de concert déjà écrits une partie de sa partition de La Clemenza di Tito. Mais il doit pourtant en refaire plusieurs pour les accommoder à la distribution retenue. On y trouve Antonio Baglioni, l’Ottavio de Don Giovanni ; mais aussi un castrat, Domenico Bedini.

Mozart se rend en toute hâte à Prague, où il est toujours très populaire. Mais il y parvient épuisé, et tombe malade. On suppose donc qu’ayant pris son élève Süssmayr dans ses bagages, ce dernier ait aidé Mozart à terminer sa partition à temps, peut-être en se chargeant des récitatifs. Pour autant, la partition est bien de la main du compositeur. Le 2 septembre, il dirige Don Giovanni, qui lui a tant porté chance à Prague, devant l’empereur et l’impératrice. Il parvient finalement à achever son opéra le 5 septembre, presque miraculeusement.

Le 6, la Clemenza est donc créée comme prévue. La propagande officielle affirme que la représentation est un succès, mais il est permis de croire le contraire. L’Histoire retiendra le mot, peut-être imaginaire, de l’impératrice Marie-Louise d’Espagne, qui se serait exclamée que cet opéra était une « porcheria tedesca », une cochonnerie allemande. Plus significatif, semble-t-il : à part les services du Protocole impérial, aucun journal ne relate la représentation. L’opéra est retiré de l’affiche trois semaines plus tard. Même Prague n’est plus un baume pour Mozart qui repart pour Vienne quelques jours après cette première décevante, laissant cet échec derrière lui pour ne penser qu’à la Flûte et au Requiem.

L’opéra survivra mal à cette mauvaise naissance et cessera d’être représenté pendant près de 150 ans, ne parvenant jamais à rejoindre les quatre derniers opus lyriques de Mozart dans le cœur des mélomanes. Le débat reste d’ailleurs entier entre les défenseurs acharnés de cet avant-dernier opéra et ceux qui y voient une composition mineure. Après un long sommeil, l’opéra renaîtra après la Seconde guerre mondiale, tout particulièrement avec Jean-Pierre Ponnelle et sous la baguette d’István Kertesz, qui en a laissé un grand enregistrement avec Vienne et avec la très jeune Teresa Berganza dans le rôle de Sextus (Sesto) en 1968. Quelques mois après ce disque, celle-ci reprenait devant les caméras de la télévision « Parto, parto » salle Pleyel, avec l’Orchestre Philharmonique de l’ORTF dirigé par Serge Baudo.

 

 

 

 

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