Conflit de générations

Voix nouvelles 2018 - Concert des lauréats - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | lun 24 Septembre 2018 | Imprimer

Réunir en un même récital les lauréats 2002 et 2018 du concours voix nouvelles, était-ce une bonne idée ? Sur la scène du Théâtre des Champs Élysées, les grands airs et duos d’opéra défilent comme à la parade. Un numéro chasse l’autre ; il faut aller vite, imposer un personnage, convaincre. A ce jeu, l’expérience prend l’avantage. La comparaison, plus évidente encore dans les duos, tourne en défaveur des juniors, moins aguerris, moins familiers d’une partition, moins habité par un rôle peu – voire jamais interprété sur scène, trop intimidés pour faire de leur jeunesse un atout. Dans ces conditions, pas de révélation, des promesses seulement.

Promesses d’un Barbier à l’aise dans ses baskets l’an prochain à Bordeaux chanté d’une voix claire de baryton par Anas Seguin auquel incombe la rude tâche d’ouvrir les festivités et dont l’aisance dans le « Largo al factotum » n’en est que plus admirable. Révélation « Artiste lyrique 2014 » de l’ADAMI, Papageno (Die Zauberflöte), Florestan (Véronique), Aleko et même Almaviva (Le nozze di Figaro) à son actif, il est le plus capé et le plus délié des trois. Le duo « Dunque io son » du même Barbier de Séville le montre moins éloquent. La grammaire rossinienne ne s’acquiert pas si facilement. Donner un sens à la vocalise, oser la variation sont à Figaro aussi nécessaires que l’abattage.

Promesses d’une Gilda limitée pour l’instant à un « Caro nome » sans bavure. Le soprano poids plume de Caroline Jestaedt semble encore léger pour affronter les tensions lyriques puis dramatiques de l’opéra dans son intégralité. Norina dans Don Pasquale veut aussi plus d’étoffe et de couleurs. Pourquoi se jeter ainsi dans le bain du grand répertoire ?

Promesses enfin d’une Micaela, avant Marguerite, une fois qu’Helene Carpentier aura perfectionné sa prononciation de notre langue. Là encore, l’absence d’italianité d’un soprano gracieux en quête d’ampleur invite à explorer davantage l’opéra français. Juliette de Gounod et pourquoi pas Mozart, idéal pour affermir la technique et gagner le trille nécessaire à l’air des bijoux ?

En près de vingt ans de carrière et une liste conséquente de rôles, Florian Laconi a poussé son ténor aux frontières du lirico spinto. La deuxième moitié du 19e siècle est désormais son terrain d’élection, la France – où la clarté de sa diction éblouit – comme l’Italie. N’était un fréquent défaut de justesse, la voix possède une lumière, un phrasé et une vaillance renouvelée. Surtout l’on sent derrière chaque air ce qui manque à ses jeunes partenaires : la connaissance du rôle acquise intimement au contact de la scène.

Idem pour Nathalie Manfrino dont la Salomé (de Massenet) s’impose avec ses doutes, sa fragilité et son vibrato apaisé, moins probante dans Rusalka que l’on voudrait plus diaphane ; Manon, blessée de cette blessure qui, dans le brindisi de La traviata, rend en deux phrases sa Violetta évidente.

Numéro un à l’applaudimètre dans Rossini et Donizetti autant que Gounod, Karine Deshayes se présente une fois de plus au sommet de son art. Technique, musicalité et beauté d’un timbre aux reflets changeants : oui comme à l’habitude. L’envergure et l’autorité font aussi la différence.

Attentif aux chanteurs et imaginatif dans sa recherche de couleurs adaptées à chaque partition, Jean-Yves Ossonce à la tête de l’Orchestre Colonne donne également raison à l’expérience.

Ce concert parisien était le point d’une départ d’une tournée à venir dans les opéras partenaires du concours. Si l’on en croit le programme communiqué, les jeunes lauréats pourront le plus souvent se présenter au public affranchis de la présence de leurs aînés. Tant mieux pour eux.

 

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