Un Bartok éblouissant !

Wesendonck lieder / A Kékszakaàllù herceg Vàra - Montpellier

Par Maurice Salles | jeu 07 Mai 2015 | Imprimer

Quand le rideau tombe en silence, l’éblouissement d’un tissu orchestral d’une somptueuse richesse illumine encore les ténèbres où Barbe-Bleue s’est allongé, pour dormir, rêver peut-être, ou mourir. Incontestablement l’idylle commencée lors du concert dont Krassimira Stoyanova était la vedette entre Pavel Baleff et les musiciens de l’orchestre national de Montpellier Languedoc-Roussillon dépasse l’engouement passager. De cette lecture magistrale émerge et scintille une partition dont  les attaques, les éclats, les modulations sont autant de caresses, de cris, d’étreintes, de ruades, d’une précision et d’une acuité qui transperce. Instruments solistes ou ensembles, bois, cordes, cuivres rivalisent de velouté ou de brillant ; la musique qu’ils font, jusque dans ses discordances, ce sont les ébats d’une rencontre amoureuse dont la houle saisit l’auditeur et le porte à la jubilation. Rarement on aura entendu pareille définition sonore, dans la clarté des plans et des pupitres ; si en scène Judith demande de la lumière, la fosse irradiait ! Cette merveilleuse réussite n’en faisait paraître, paradoxalement, que plus triviales certaines options d’une mise en scène visant pourtant à faire « chic ». En supprimant le prologue Jean-Paul Scarpitta renonce à la mise à distance du temps et du prosaïque et prive les personnages de leur dimension légendaire. Par suite ce qu’il donne à voir par les costumes, cuir pour l’un, robe de forme princesse pour l’autre, est proche de réalités familières absentes du texte de Balasz et de la musique de Bartok. Peut-être y gagne-t-on en proximité dramatique ? Mais les échanges entre la Femme et l’Homme frôlent dangereusement le boulevard quand, découvrant que les autres épouses sont vivantes, elle semble abattue à l’idée d’être une pièce d’un harem. Quant à la valeur dramatique de certains jeux de scène sur le passage des clés, elle n’apparaît ni évidente ni indiscutable. Si le parti pris de nudité du plateau laisse en principe le champ libre à la sensibilité du spectateur, les évolutions répétées des cadres lumineux représentant les portes – comment ne pas penser aux néons chers à Olivier Py ? – et des échelles lumineuses en symbolisant l’intérieur imposent leur mouvement et distraient sans nécessité. La gamme de couleurs choisie (ou disponible) reste pauvre, et l’ingéniosité des éclairages de Urs Schönebaum, zénithaux ou latéraux,  n’y peut rien. On se prend à soupirer en rêvant des compositions  de Klimt que le fourmillement scintillant de la musique évoque pour nous irrésistiblement ! De plus, l’opposition du noir et du blanc est-elle suffisante pour suggérer la complexité des personnages ? En admettant que l’obscurité, donnée fondamentale du livret, matérialise le mystère que l’univers mental masculin représente pour les femmes, l’esprit de Judith est-il plus clair ? Si Barbe-Bleue refuse qu’elle l’interroge, elle ne semble pas désireuse d’analyser les motifs qui l’ont conduite à suivre le réprouvé, préférant se présenter en rédemptrice par amour. Dès lors, la pertinence de l’opposition des couleurs n’est pas indiscutable.

Ces réticences sur l’aspect visuel pèsent  peu, toutefois, en regard de la magnificence musicale, qui, redisons-le, comble de plaisir. Peut-être Pavel Baleff aurait-il pu contrôler çà et là la générosité sonore, bien qu’il la dose presque continûment en virtuose. Mais selon la place occupée par les solistes sur le plateau il arrive que leur voix peine fugitivement à passer. En musicienne et actrice accomplies Angela Denoke interprète avec conviction une Judith plutôt décidée  mais richement nuancée. Mise à l’épreuve par les passages les plus graves, où le volume manque un peu de densité, elle réussit haut la main l’épreuve de la cinquième porte, quand le compositeur anime Judith d’un cri d’émerveillement devant la splendeur du royaume. Elle sait d’un rien, épaules ployées ou pas chassé félin, suggérer un état d’âme, dont sa voix exprime la couleur, jusqu’à l’absence finale, où elle semble littéralement une lueur qui s’éteint. Jukka Rasilainen ne lui cède en rien, ni scéniquement ni vocalement, parvenant malgré le prosaïsme dénoncé plus haut à conserver au personnage quelque chose de l’aventurier et du desdichado nervalien. Longtemps sur la défensive, Barbe-Bleue ne s’affirme vraiment que dans les deux dernières scènes. L’interprète lui donne alors une intensité sans outrance qui émeut par sa justesse et séduit par sa force expressive.

En guise de hors d’œuvre, pour étoffer la proposition, Angela Denoke interprétait les Wesendonck Lieder dans une mise en espace de Jean-Paul Scarpitta qui nous a fait penser, qui sait pourquoi, aux tours de chant de Ute Lemper. Tout est réglé de l’entrée à la sortie, qui s’effectuent en sens inverse sur la même diagonale, avec tout au long des cinq lieder des déplacements qui voient l’interprète occuper tout l’espace scénique, y compris pour des postures figées où la lumière, zénithale ou latérale, exalte la carnation de la chanteuse, soulignée par le large décolleté dorsal de son fourreau noir. Elle n’éprouve manifestement aucune gêne dans la tessiture et peut donc chanter tout en accompagnant  le sens des vers de gestes ou d’attitudes qui l’éclairent. Pas la moindre nuance qui lui échappe, de textes qu’elle distille sans affectation ou fait vibrer jusqu’à la plénitude.  Pavel Baleff lui assure le soutien prévu par l’orchestration de Felix Mottl, dans un accompagnement proche du dialogue et d’un rendu admirablement souple par des musiciens manifestement concernés. On se permettra pourtant, en dépit de l’intérêt artistique de l’œuvre et de la qualité de cette interprétation, de regretter un tel choix. Le Château de Barbe Bleue étant la pièce maîtresse, était-il impossible d’en trouver, parmi les quatorze mille chansons collectées par Bela Bartok, quelques-unes qui eussent permis de composer un programme entièrement dédié au compositeur ? Quand on sait qu’il a consacré une grande partie de son œuvre, en particulier au moment du  Château de Barbe Bleue, à lutter contre l’influence allemande, plus précisément celle de Wagner et de ses épigones, n’aurait-on pu trouver un autre appariement ?

 

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