Zachary Wilder : « J'ai déjà des amis qui prennent un autre travail »

Par Bernard Schreuders | mar 17 Mars 2020 | Imprimer

Zachary Wilder vient de participer à un concert à nul autre pareil dimanche dernier : La Passion selon Saint Jean donnée par le Bach Collegium Japan dans une Philharmonie de Cologne désertée par le public – COVID-19 oblige. Un auditoire vide mais des dizaines de milliers de spectateurs devant leur écran pour ce concert retransmis en livestream, à l’issue duquel les artistes sont venus saluer et recevoir des fleurs dans un silence assourdissant, irréel et bouleversant. Le ténor américain, qui réside en France mais sillonne le monde, de l’Europe au Japon en passant par les USA, a bien voulu répondre à nos questions sur la manière dont il vit les événements et le séisme qui ébranle le monde de l’art. L’heure est grave aussi pour les musiciens et les conséquences des annulations leur sont infiniment plus préjudiciables qu’aux spectateurs. Et si nous nous mobilisions pour eux ?


Comment avez-vous réagi en apprenant que l’épidémie du COVID-19 gagnait l’Europe ?  

Je me suis dit que s’ouvrait devant nous un long périple, plein d’incertitude, qui pourrait bien changer nos vies de manière drastique au cours des deux prochaines années. Mes premières pensées sont allées à ceux que j’aime, à mes amis et à leur santé, puis elles se sont rapidement dirigées vers les implications économiques de cette situation.

Le 26 février, vous vous produisiez avec Lucile Richardot à Toulouse dans des mad songs avant de commencer une tournée avec le Bach Collegium Japan qui aurait dû s’achever au Théâtre des Champs-Élysées le 23 mars. Or, elle s’est interrompue après Katowice (6) et Londres (10) où Masaaki Suzuki a malgré tout pu diriger La Passion selon saint Jean. Toutefois, l’ensemble a pris ensuite la route de Cologne tout en sachant que le concert  prévu le 15 mars était annulé. Que s’est-il passé ?

Quand nous avons découvert que les concerts de Madrid, Düsseldorf et Cologne étaient annulés, les musiciens du Bach Collegium Japan se retrouvaient avec un énorme trou dans leur planning avant Lyon, Bruxelles et Paris (des dates qui, plus tard, ont également été annulées). C’est alors qu’avec la généreuse bénédiction de la Philharmonie de Cologne, ils ont décidé d’enregistrer une nouvelle intégrale de la Passion selon saint Jean et de donner aussi un concert filmé en direct mais sans public... que 145 000 personnes ont regardé. J’ai été extrêmement impressionné par la prouesse du Bach Collegium Japan qui a réussi à organiser ces événements en l’espace de 24 heures : comme dit le proverbe, « When life gives you lemons, make lemonade » (Quand la vie vous donne des citrons, faites de la citronnade).  Je dois dire que ce livestream est l’un des concerts les plus étranges, les plus émouvants et cathartiques que j’ai peut-être jamais faits.

Savez-vous si les concerts annulés vont pouvoir être reprogrammés ?

Je n’ai encore rien entendu dire, bien que les organisateurs et les publics des concerts qui ont pu être donnés aient été fort enthousiastes. Je pense que pour le moment tout le monde est encore sous le choc et  attend ce qui va arriver. Les producteurs, l’ensemble et les artistes sont bouleversés par le fait d’avoir perdu ces concerts. Quand une formation comme le Bach Collegium Japan vient en Europe, cela demande un énorme investissement, tant du point de vue financier que logistique, pour organiser une tournée telle que celle-ci. Les nombreuses salles de concerts impliquées se sont partagées les coûts des voyages et de l’hébergement et pour organiser à nouveau une tournée comme celle-ci, il faudrait sans doute repartir de zéro. Cependant, j’ai appris que d’autres ensembles reprogrammaient des concerts, mais cela aura d’autres conséquences : juin, puis l’automne déborderont de concerts ! En tout cas, j’imagine que le Bach Collegium Japan sera invité à revenir lors des prochaines saisons dans toutes ces salles. 

Quelles sont les conséquences financières pour les musiciens de l’ensemble et pour les solistes ?

Cela va être dur pour beaucoup. Sauf à être salarié, ce qui n’est pas vraiment courant pour un musicien, de nombreux artistes vont devoir faire face à une perte sèche et les ensembles peuvent s’avérer incapables d’essuyer cette tempête financièrement : beaucoup d’argent a été investi dans ces productions qui ont été annulées et ils n’ont pas les moyens de récupérer leurs pertes. La conséquence directe est que les musiciens, choristes et solistes vont perdre 100% de leur revenu pour chaque annulation. Il pourrait y avoir des exceptions, mais miraculeuses et extrêmement rares.

La ministre de la Culture allemande a annoncé qu’un budget extraordinaire allait été libéré pour soutenir les artistes. Est-ce que des musiciens invités comme le Bach Collegium Japan et les solistes de cette Passion selon saint Jean pourraient en bénéficier ?

Je n’en suis pas sûr. Tout cela est tellement nouveau. Je pense que le fait que le gouvernement ait fait une telle annonce en faveur des arts a permis aux organisateurs et aux artistes d’agir avec plus d’assurance et de prendre des risques, ce que la Philharmonie de Cologne a fait avec nous. Les contrats des festivals et des maisons d’opéra en Allemagne offrent plus d’opportunités qu’ailleurs dans le monde pour rétribuer les artistes malgré des annulations. Mais cela s’avère très épineux avec les ensembles invités, en particulier quand la clause de force majeure est invoquée. Les subsides initialement promis par le gouvernement pour ces projets sont suspendus. J’ignore ce que certains d’entre nous pourront toucher une fois que les choses seront rentrées dans l’ordre. 

Le public connaît mal le fonctionnement de la profession. On entend parler de clauses particulières dans les contrats qui lèseraient les artistes. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Il y a surtout beaucoup de discussion sur la clause de force majeure : si une grève, une catastrophe naturelle, etc., rend une performance impossible, alors le contrat est nul et non avenu et aucune indemnité ne peut être versée à l’ensemble ou à l’artiste. Je pense que les circonstances actuelles montrent quelles conséquences peut avoir le fait que les artistes et les ensembles doivent assumer seuls la totalité du risque financier. Pour une production d’opéra, c’est insensé : comme artiste invité, vous êtes parfois responsable pour le voyage et le logement au cours d’une fort longue période de répétition, or, en cas de maladie, de grève ou de COVID-19, vous vous retrouvez avec des dettes à payer. J’ai des amis qui se sont longuement impliqués dans les répétitions et qui, non seulement, n’ont pas touché un centime pour ce travail, mais doivent payer leur billet d’avion et les frais de location d’un appartement. Ainsi, je pense que sur cette question de la force majeure, nous devons progresser et commencer à réfléchir à l’introduction du concept de « risque partagé » comme peut-être aussi à une intervention gouvernementale quand un désastre comme celui-ci nous frappe. Je n’ai pas toutes les réponses, mais nous devons avoir cette discussion maintenant ! J’espère que quelqu’un de plus malin que moi proposera une solution ingénieuse.

En Suisse, les rassemblements de 1000 personnes ont été interdits dès le 28 février et plusieurs théâtres ont ainsi dû annuler leurs représentations. Chaque pays a sa situation propre et sa propre gestion de la crise, mais cela doit rendre les choses encore plus compliquées pour les artistes. Comment vivez-vous ces événements ?

On reste longtemps dans l’expectative, à se demander ce qui va arriver. Par exemple, les deux premiers concerts que nous avons faits lors de cette tournée [Katowice et Londres] ne seraient plus possibles s’ils devaient avoir lieu aujourd’hui, la situation change constamment, d’heure en heure. J’ai une autre tournée prévue plus tard dans la saison et les dates qui pourraient lentement s’annuler l’une après l’autre. Je pense que nous sommes arrivés maintenant à un point où nous réalisons que cette situation va avoir un impact sur le long terme. 

Plusieurs initiatives voient le jour pour venir en aide aux artistes. Certaines maisons d’opéra proposent de transformer les billets pour les spectacles annulés en dons pour les chanteurs. Avez-vous connaissance de ces démarches ? 

La Philharmonie de Cologne propose la même chose et j’ai vu beaucoup d’artistes et d’ensembles lancer un appel en ce sens, c’est un geste simple qui peut aider. Il y a d’autres idées, comme acheter les disques des musiciens, faire une donation aux ensembles ou directement aux artistes pour soutenir de futurs projets ou les aider à compenser les pertes financières. Faire pression également sur les représentants de vos gouvernements pour qu’ils agissent peut amplifier la voix de la communauté artistique. 

En Belgique et en France, l’accès aux congés spectacles est calculé sur base du nombre de jours prestés. Est-ce que l’État ne pourrait pas prendre en compte les contrats annulés en raison du COVID-19 ?

C’est ce que suggèrent et réclament de nombreux artistes et organisations. En France, beaucoup d’artistes (et par conséquent beaucoup d’ensembles) dépendent très fort du statut d’intermittent du spectacle. Pour en bénéficier, vous devez totaliser 507 heures de travail au cours d’une année. Cette formule met en danger le statut de tous les intermittents puisqu’en raison des annulations de spectacles, les artistes peuvent se révéler incapables de réaliser le quota qui leur donne droit au soutien de l’État. Une solution serait que celui-ci autorise les artistes à conserver leur statut même s’ils n’atteignent pas ce nombre d’heures, ce qui leur garantirait un revenu de base. 

Pourrait-on faire autre chose pour limiter le préjudice des artistes dans une situation comme celle que nous vivons aujourd’hui ?

Je pense que c’est toute l’industrie artistique qui va avoir besoin d’un afflux de liquidités des gouvernements, sinon, nous assisterons à l’effondrement de nombreuses institutions culturelles qui sont si importantes pour le patrimoine culturel de l’Europe (sans parler du tourisme et des économies parallèles) et nous verrons également des artistes de haut niveau quitter en masse la profession. J’ai déjà des amis qui prennent un autre travail. Cela occasionnerait aussi la perte de riches infrastructures sans lesquelles les concerts ne peuvent avoir lieu. Il faut garder à l’esprit que les artistes sont à la pointe du capitalisme tardif et nous savons les problèmes qu’il engendre. C’est ce que nous appelons la « gig-economy » (l’économie des petits boulots) et qu’illustrent Uber, Taskrabbit, AirBnB, etc. Les entreprises calquent leurs pratiques commerciales sur les cruautés structurelles qui se sont développées dans le secteur culturel. Ce n’est pas seulement un problème pour les artistes, mais pour un pan beaucoup plus large de l’économie.

En tant qu’artiste américain domicilié en France, que statut avez-vous ?

Je n’ai pas celui d’intermittent, car je travaille beaucoup à l’étranger aussi. Je suis plutôt un freelance.

Que pensez-vous de la décision prise par Donald Trump d’interdire le sol américain aux passagers en provenance d’Europe ?

Je ne suis pas un expert des pandémies ni de la politique étrangère, mais selon ce que j’ai lu, il y avait bien d’autres mesures possibles et qui auraient pu être beaucoup, beaucoup plus efficaces que simplement fermer les frontières sans aucune concertation avec l’Union Européenne. Si seulement cette action s’inscrivait dans un vrai plan, elle semblerait peut-être plus prudente, mais nous avons quelque chose qui donne l’impression d’être irréfléchi et qui met la pression sur une relation déjà fragile entre les USA et l’UE. Je pense que c’est le résultat d’une administration qui se méfie des experts à un moment où, pourtant, nous avons désespérément besoin d’eux pour nous aider à avancer dans la bonne direction. En tout cas, je n’aurais vraiment pas voulu me retrouver dans le système de santé privatisé des USA quand tout ceci a éclaté. 

Comment se présente la suite de la saison pour vous ?

C’est difficile à dire pour le moment. La seule chose sûre est l’annulation de ces concerts avec le Bach Collegium Japan en Europe. J’ai prévu de chanter à Tokyo l’Évangéliste dans la Passion selon saint Matthieu avec le Tokyo Symphony, puis de participer à deux grandes tournées de concerts en Europe aux mois d’avril et de mai. En juin, j'incarnerai le rôle-titre de Dardanus à New York (12 nights Trinity Festival et Caramoor Festival). Jusqu'ici, rien n'est annulé, sauf deux dates en avril, mais je suppose que nous découvrirons, au fur à mesure, ce qui peut être maintenu ou non.  Peut-être que ce que je ferai le plus, ce sera tricoter !

 

Propos recueillis et traduits de l'anglais le 15 mars 2020

 

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