Ana Quintans déploie ses ailes

Albinoni Opera Arias and Instrumental Music

Par Bernard Schreuders | lun 15 Juin 2015 | Imprimer

Nous avions quitté l’année dernière Marcello Di Lisa en compagnie de Kristina Hammarström dans un florilège vivaldien, troisième étape du « Baroque Project » initié par Sony avec le concours du musicologue Mario Marcarini. Le chef signe lui-même l’édition des airs d’Albinoni, pour la plupart inédits, défendus cette fois par Ana Quintans qui, sauf erreur, livre là son premier récital. Dès les années 80, Claudio Scimone s’intéressait à la veine bouffe du compositeur et nous révélait son délicieux intermezzo Pimpinone avant d’exhumer une luxueuse « festa pastorale », Il Nascimento dell’Aurora, également revisitée en 2008 par René Clemencic. En revanche, de la cinquantaine d’opere serie dont le très fertile Vénitien est crédité, nous ne connaissons à peu près rien –  tout au plus l'un ou l'autre numéro isolé (« Arias for Senesino » d'Andreas Scholl). Or, cet album réunit des pages tirées de cinq opéras et survole pas moins de trente-huit années de production (1694-1732).

En vérité, si le nom d’Albinoni demeure avant tout associé à la littérature instrumentale, c’est parce que seule la partition de son premier ouvrage lyrique, Zenobia (1694, Teatro dei Santi Giovanni e Paolo), nous est intégralement parvenue – et encore s’agirait-il d’une version remaniée et raccourcie après la création. Cependant, si Mario Marcarini en vante la qualité des airs, « d’une grande beauté et d’une grande variété formelle », paradoxalement, le disque n’en retient que la sinfonia d’ouverture et ce alors que deux parties, dont le rôle-titre, évoluent dans la tessiture d’Ana Quintans… Leurs difficultés auraient-elles excédé ses moyens ? Difficile de le concevoir en découvrant sa prestation et cette lacune, pour le moins frustrante, ne laisse pas d’étonner. L’enregistrement date de mars 2013, mais si le timbre du jeune soprano portugais paraît très juvénile et encore emperlé de rosée, l’instrument affiche une santé et, plus encore, une agilité que nous n’avions pas subodorée.

Lui-même violoniste, Albinoni épousa la cantatrice véronaise Margherita Raimondi avant de fonder une école de chant dans la Sérénissime. Son écriture trahit une connaissance plus intime et aussi plus respectueuse de la voix que celle d’un Vivaldi, du moins d'après ce que nous pouvons en juger ici. Hélas, l’étincelant air de bataille avec trompettes sur lequel Ana Quintans fait son entrée (« Vien con nuova orribil guerra ») dévoile une prise de son calamiteuse, comme si l’artiste était enregistrée dans une salle de bains ! C’est d’autant plus regrettable qu’elle aborde avec un égal bonheur les traits virtuoses et les contours langoureux (très séduisant « Quel sembiante e quel bel volto »), la frivolité et la gravité (« Ristoro degli afflitti », lamento exemplaire de justesse), confirmant tout le bien que nous pensions d’elle. Aucun air n’est remis dans son contexte, mais, s’il faut en croire Michael Talbot, spécialiste d’Albinoni, ce dernier ne brillait guère dans les récitatifs ni d’ailleurs par ses qualités dramatiques.  

L’orchestre l’inspire manifestement davantage que la ligne de chant, l’accompagnement bénéficiant d’une opulence sonore comme, du reste, de sa maîtrise du contrepoint, bien qu’il soit nettement moins sophistiqué que dans ses compositions purement instrumentales. Les connaisseurs auront plaisir à retrouver, notamment, entre deux extraits d’opéra, un des concertos à cinq de l’Opus V (n°5 en la mineur), du moins s’ils goûtent le style du maestro qui ne semble pas vraiment avoir I Musici dans l’oreille… Marcello De Lisa imprime sa marque ou plutôt son coup de griffe dès la sinfonia liminaire (Zenobia), puissamment contrastée, cravachant son Concerto De’Cavalieri comme il le faisait hier dans Vivaldi. Il peut néanmoins assouplir sa manière dans le cantabile et si sa phalange semble parfois couvrir la soliste, ce n’est pas faute d’écoute dans son chef, mais bien d’ingénieurs à la hauteur. Cette entreprise louable, qui remet en lumière Albinoni, méritait mieux, sans parler du talent d’Ana Quintans, qui fut une mémorable Drusilla et un bouleversant Jonathas sous la conduite de William Christie.