Quand la machine émeut

Carl Heinrich Graun, Opera Arias

Par Laurent Bury | ven 21 Avril 2017 | Imprimer

Un an et demi après son disque Haendel, Julia Lezhneva revient avec un nouveau récital, qui coïncide avec sa tournée de concerts, selon les règles désormais établies d’une promotion bien ordonnée.

Quoi de neuf ? Le programme d’abord, qui s’éloigne un peu plus des sentiers battus, au point d'offrir onze premières mondiales au disque (sur douze plages), en se consacrant exclusivement à Carl Heinrich Graun (1704-1759). De la production vocale du maître de chapelle de Frédéric II de Prusse, le disque avait jusqu’ici surtout retenu le versant sacré. Certes, son Montezuma de 1755 suscite l’intérêt depuis un demi-siècle, puisque dès 1967, Decca en publiait des extraits dirigés par Richard Bonynge, avec Joan Sutherland entre autres chanteurs, et qu’il a existé plusieurs intégrales de cet opéra en CD, et même un DVD d’une production déjà ancienne. Certes, René Jacobs en a jadis gravé le Cleopatra e Cesare. Certes, quelques chanteurs avaient inclus des airs tirés de ses tragédies lyriques dans leurs récitals (mesdames Bartoli, Hallenberg, Lemieux, messieurs Jaroussky ou Kowalski...). Alors qu’on a vu revenir Hasse, avec qui il partagea les faveurs du public berlinois pendant vingt ans, Graun n’a pas encore sérieusement convaincu les musiciens et les mélomanes de l’opportunité d’une résurrection de ses œuvres scéniques. Sur les 28 opéras composés entre 1726 et 1756, le disque balaye surtout la deuxième moitié de sa carrière, de Rodelinda (1741) à Silla (1753). Sujets antiques, livrets de Métastase, Graun ne pratiquait pas autrement que ses plus illustres contemporains, mais là où il n’atteint pas au génie des plus grands, c’est que ses opéras sérias offrent surtout aux interprètes des pages ultra-virtuoses sans forcément communiquer une émotion intense.

C’est pourtant là qu’il y aurait du neuf du côté de madame Lezhneva. A force de tenir le rôle de Laodice dans Siroe mis en scène par Max Emanuel Cenčić, l’artiste apprend peu à peu à rendre perceptibles les sentiments dans son chant. Rassurez-vous, la machine à coudre est toujours là, elle fonctionne toujours impeccablement : vocalises, trilles et autres effets de gosier sont bien au rendez-vous, mais les efforts d’interprétation deviennent de plus en plus fructueux. Cela ne paraît pourtant d’abord pas gagné, car les airs lents et calmes donnent à entendre des intonations un peu gémissantes, mais l’émotion passe bientôt, surtout dans « Parmi… ah no ! », tiré de Silla, où les mots sonnent chargés de sens.

En revanche, si le médium est toujours aussi riche, et le grave relativement facile, c’est l’aigu qui paraît ici moins assuré, un peu crispé alors qu’on le voudrait épanoui, parfois acide au point de rappeler la redoutable Ewa Malas-Godlewska. Là encore, cela dépend des airs, car les notes hautes sont beaucoup plus lumineuses dans l’aria di paragone extraite d’Orfeo, « Il mar s’inalza ».

Enfin, le violoniste Dmitry Sinkovsky, remarqué dans le récital Haendel, profite de l’occasion pour monter en grade puisqu’on le retrouve à la tête du Concerto Köln, qui offre à la chanteuse un soutien nettement plus inspiré que le Giardino Armonico.

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