Lumière de la Réforme

Ein feste Burg ist unser Gott / Luther et la musique de la Réforme

Par Yvan Beuvard | jeu 06 Avril 2017 | Imprimer

Vox luminis, enregistrement après enregistrement, sans jamais la moindre scorie, nous livre un programme hors des sentiers battus, remarquablement conçu, éclectique, pour l’année Luther. Le 500e anniversaire de la publication de ses 95 thèses connaît un faible écho dans notre pays où la communauté protestante, peu nombreuse, se montre discrète. Méconnaître cet événement majeur  est cependant impossible, ne serait-ce que par ses incommensurables conséquences musicales. Intitulé Luther et la musique de la Réforme, sous l’incipit « Ein feste Burg ist unser Gott », les enregistrements couvrent une période allant de Luther et de ses contemporains (Resinarius, Othmayr) à la génération des trois « S » (Schütz, Schein et Scheidt) à laquelle appartiennent les  Preatorius (Hieronymus et Michael). Période d’élaboration d’une liturgie originale dans un contexte douloureux, puisque marqué par la Guerre de trente ans.

Evidemment, même si le latin, langue du savoir, ne disparaît pas pour autant, l’essentiel du programme est en allemand, puisque Luther, à travers sa traduction de la Bible en langue vulgaire, va unifier les parlers germaniques pour fonder l’allemand, et organiser le culte dans cette même langue, comprise de chacun des fidèles. Le choral, au chœur de la pratique réformée, irriguera toute la musique germanique comme scandinave durant plusieurs siècles. Illustré tout d’abord par Johann Walter (dont le Credo allemand est donné dans le second CD), principal collaborateur du réformateur, il est omniprésent, et son écriture musicale s’imposera bien au-delà de la pratique religieuse.

Dès la première écoute, on est saisi par le souffle qui anime ces pages. Non seulement celui des interprètes, évidemment, dont le soutien, la longueur de voix et les phrasés sont admirables, mais surtout celui des pièces qu’ils servent.  Outre l’accompagnement traditionnel des chorals à l’orgue, l’instrument se voit confier des pièces jouées par Bart Jacobs.

Les motets enregistrés sur le premier CD, organisés selon le calendrier liturgique, fondés sur les timbres des chorals les plus familiers, permettent d’apprécier combien le legs polyphonique de Josquin et de ses héritiers (Isaac, Senfl et autres) a participé pour part égale à la floraison musicale luthérienne. Si  Samuel Scheidt y est représenté ici par quatre doubles-chœurs, tous aussi admirables on découvre un triple-chœur « Veni Sancte Spiritus », amplement développé, de son contemporain Thomas Selle. Bienvenue, la conclusion de ce premier disque avec le « Ein feste Burg ist unser Gott », attribué à Luther, et présenté dans son harmonisation par Melchior Franck, puis à l’orgue par Michael Praetorius.

Le second CD regroupe des pages spécifiques à la liturgie luthérienne. Le « Meine Seele erhebt » (Magnificat allemand), SWV 94, de Schütz, confié au double-chœur, est servi par des voix idéales, aux modelés et à l’articulation exemplaires, un ensemble dont la perfection est rare : les contrastes, les oppositions, confèrent une vie singulière à la pièce. Le programme se poursuit, entre autres, avec une messe allemande de Christoph Bernhard,  la Passion selon Saint-Jean de Burck, et des pièces funèbres (dont le « Selig sind die Toten » de Schütz). L’ensemble représente un trésor auquel on souhaite le plus grand partage.

Comme il a été souligné, la souplesse, la fluidité, la clarté et la vigueur sont les marques de l’interprétation qu’imprime Lionel Meunier à son ensemble. Le recueillement comme la jubilation sont au rendez-vous.

Le volume qui renferme les deux CD dans ses plats est une réalisation superbe. L’excellence documentaire de Ricercar est connue. Le travail éditorial de Jérôme Lejeune, modèle du genre, est ici servi par une qualité graphique hors du commun. Le volume, de plus de 100 pages, comportant les textes dans chacune des langues et une iconographie pertinente mérite à lui seul  les plus vifs éloges.

Cette publication est une indispensable contribution à l’illustration d’un patrimoine trop peu connu, qui témoigne de la richesse de ce terreau dont allait se nourrir pour l’essentiel la musique germanique.

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