Un engagement absolu

Kátia Kabanová - Dijon

Par Yvan Beuvard | mar 20 Janvier 2015 | Imprimer

Signée Laurent Joyeux, directeur de l'Opéra de Dijon, la nouvelle production de Kátia Kabanová constitue un moment phare de la saison. Transposée d’un siècle, dans les années 1950, l’action revêt une proximité et une actualité incontestables. L’engrenage inexorable qui conduira Kátia au suicide est servi par une mise en scène dont les éléments réalistes (une futaie au début, une véranda, un saule, la Volga) se conjuguent fort bien au symbolisme de l’eau, omniprésente, et de la nature, si chère à Janacek. Un alignement de troncs, de l’eau sur scène, on a déjà vu certes, au Komische Oper en 1972, mais ici l’intégration des éléments prend tout son sens. Les changements à vue, servis par d’ingénieux dispositifs, s’opèrent durant les intermèdes orchestraux. Les deux premiers actes sont enchaînés. Les costumes de Céline Perrignon soulignent la personnalité de chacun : ainsi Kátia est-elle toujours privée de couleur, à la différence de Varvara. Les convenances imposent le noir à la Kabanicha, tyran domestique, mais la coupe de son élégante robe suggère bien que son deuil n’est qu’observance… Les éclairages subtils de Jean-Pascal Pracht sont particulièrement judicieux : la lumière crépusculaire dans la forêt, le rayonnement chaleureux de la véranda, où Katiá et Varvara échangent leur bonheur – perdu pour la première, immédiat pour la seconde qui va rejoindre Koudriach – la relative pénombre qui abritera les deux couples au bord du ruisseau, enfin l’orage, début du désastre, avec la noyade dans les eaux sombres du fleuve. C’est un constant bonheur pour l’œil. Sans jamais tomber dans une lecture littérale des didascalies, l’esprit est bien celui du livret de Cervinka. La mise en scène ajoute certes une brève scène sado-masochiste entre la Kabanicha et Dikoï, avant l’intermezzo, mais celle-ci n’est que suggérée. La relecture attentive du livret ne l’interdit pas, ajoutant aux deux bigots hypocrites cette facette vicelarde. La rencontre des couples de jeunes (Varvara-Koudriach et Kátia-Boris) et leurs ébats sont traités avec délicatesse et renvoient à la distance qui sépare la nature de leur liaison : On pense à deux autres couples aussi dissemblables, ceux de la Flûte enchantée, malgré un contexte radicalement différent. La direction d’acteur à laquelle ont dû prendre part Stephen Sazio et Yves Lenoir est remarquable, jamais convenue, d’une vérité dramatique efficace.

La compréhension du tchèque nous faisant défaut, même si le surtitrage disparaissait, l’auditeur serait en situation de percevoir l’essentiel de ce chef-d’œuvre : l’orchestre – et quel orchestre ! – dit tout. C’est le premier conteur, dans une langue à la fois universelle, dans la mesure où chacun en perçoit le sens, et singulière, imprégnée de la Moravie natale de Janacek.  Familier de l’ouvrage, Stefan Veselka, qui dirige régulièrement à Brno, entre autres, obtient de ses Czech Virtuosi tout ce qui confère l’authenticité à cette musique. La langue, avec ses inflexions et ses couleurs, irrigue le discours musical, fluide, transparent, diaphane, irisé, d’esprit chambriste par sa clarté, mais aussi impérieux, tranchant, cassant, avec une violence et une puissance telluriques. Le souci du détail, la délicatesse, la dynamique extrême nous ravissent. Le chœur, réduit à une intervention bouche fermée ajoute à la force expressive et à la couleur du finale.

Seul personnage à se livrer, à parler d’elle-même, Kátia, consciente de son asphyxie progressive dans ce milieu étriqué, tyrannique, n’est pas une jeune femme, comme Varvara. Persécutée par sa belle-mère, pour échapper à ce destin*, elle va tomber dans les bras de Boris, qui lui donnera l’illusion du bonheur durant l’absence de Tikhon, son mari. Andrea Dankova traduit à merveille la douceur, la fragilité, la passion ardente et l’exaltation de cet être sincère, incapable d’hypocrisie. La voix, familière du rôle et de la langue, d’une grande beauté, pure, sait se faire tendre, puissante dans tous les registres, passionnée. Son jeu, toujours naturel, est proprement bouleversant, particulièrement dans le finale où, de la plainte désespérée à l’hallucination et à la détermination, elle nous fait partager son drame. Albert Bonnema donne vie à Tikhon, son mari, falot sinon lâche, alcoolique et brutal. Emploi ingrat fort bien servi par une émission sonore et d’un timbre quelque peu guttural. La Kabanicha, sa mère, possessive, insensible, mesquine, haineuse, sentencieuse, fielleuse, ne tombe pas ici dans la caricature : Katja Starke, voix puissante, d’une projection agressive, tranchante, campe un personnage nuancé, dont on imagine les épreuves endurées pour aboutir à cette monstruosité. Dikoï, le riche commerçant superstitieux, est Krystof Borysiewicz, familier lui-aussi de Janacek. La voix est belle, et le personnage, que l’on imaginait plus corpulent et fort, est incarné avec vérité. Son neveu, Boris, sorte de « bon à rien », beau gosse, séducteur égoïste, qui abandonne Katia pour obéir à son oncle est Alexey Kosarev. La voix est belle, lyrique à souhait, avec la force et la fraîcheur requises.  Nous avons gardé pour la fin les deux seuls personnages sympathiques, en dehors de Kátia : Koudriach, l’instituteur agnostique, scientiste, hédoniste, et sa compagne Varvara, fille adoptive des Kabanov, jeune, émancipée, fraîche et vive.  Jérôme Billy, abonné au (beau) rôle qui lui réussit si bien, incarne le premier : ténor chaleureux, d’une aisance indéniable, puissant, à la voix pleine. L’attachante Varvara, déterminée, piquante, sensuelle, est Katarina Hebelkova, splendide mezzo rayonnante, à l’émission claire et charnue. Les jeunes artistes des rôles secondaires ne déméritent jamais : l’on a bien affaire à une distribution très homogène, cohérente et efficace, avec des voix aussi différenciées que remarquables.

L’action de Kátia Kabanová est resserrée, concise, jamais bavarde, pas un mot ni une note de trop, pas la moindre graisse, aucune concession au goût supposé du public. Comment celui-ci, majoritairement ignorant de l’ouvrage, allait-il accueillir cette nouvelle production ? Les longues acclamations et les nombreux rappels sont éloquents : une parfaite réussite, pour un ouvrage a-priori difficile, qui requiert un engagement absolu

* Janacek avait écrit son opéra Osud (le destin) 15 ans avant Kátia Kabanová.